L’entreprise Dupont Père fonctionnait bien, tout allait bien, mais Bernard – le père – et son fils Frédéric n’étaient pas satisfaits complètement. « Mon père et moi étions contents de notre travail mais gagner de l’argent ne nous suffisait pas. C’est alors que nous avons découvert l’Economie de communion, c’était la réponse que nous attendions. C’était extraordinaire, se souvient Frédéric, nous nous disions que nous allions gagner de l’argent et que nous pourrions le partager avec d’autres, cela pouvait sembler choquant. » Oui mais donner un chèque à la fin de l’année est assez simple et pourrait même être déculpabilisant… Frédéric parle avec passion de cette aventure. « Non il n’en est pas ainsi, ce chèque de fin d’année doit être la conséquence de tout ce que nous avons fait durant l’année, le résultat de nombreux autres petits dons, ce n’est pas rien ! Faire un chèque à la fin de l’année alors que les salariés ne sont pas contents, que les relations avec les partenaires sont mauvaises, serait un contre témoignage. Tout de suite nous avons compris qu’il ne s’agissait pas d’un résultat comptable, la question était : est-ce que l’homme a été mis au centre de l’économie ? »
Une confiance se crée
Par où ont-ils commencé ?… Frédéric explique qu’il n’y a « rien de miraculeux » et qu’on ne peut penser y arriver du jour au lendemain. « Nous avons commencé à revoir nos relations avec le personnel, nous voulions que notre attitude soit la plus juste et la plus humaine possible. Les salaires ont une place importante, ils valorisent le travail et nous avons passé beaucoup de temps, et nous continuons à le faire, avec les employés afin de discuter et d’établir des liens plus vrais. Nous avons essayé de mettre au courant le personnel de notre démarche, surtout au niveau des chefs d’équipes. Un d’entre eux m’a dit “Je suis tout à fait d’accord avec votre orientation.” Il aurait pu tout aussi bien se dire que si l’entreprise faisait plus de bénéfices il aurait pu en profiter davantage. »
Avec les fournisseurs, la fidélité paye, en faisant parfois le contraire de ce que le système économique propose. « Si le fournisseur a de bonnes prestations, nous essayons d’être fidèles au lieu de faire baisser les prix en faxant des offres à 100 fournisseurs. Nous n’aimerions pas qu’on nous le fasse à nous, donc nous ne voulons pas le faire aux autres. » Et c’est ainsi que se crée une confiance réciproque qui permet aux deux parties d’être gagnantes.
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La cohérence paye
Le refus du travail au noir – une pratique inconcevable dans une entreprise de l’Economie de communion – peut faire perdre des affaires. Exemple : un jour, au moment de réaliser un projet, le client fait allusion à un sous-traitant qui se chargerait de faire une grosse partie du travail. Frédéric est surpris et comprend très vite qu’il s’agit de travail au noir. Il explique au client qu’il n’est pas d’accord et perd le chantier. Perdre encore une fois un chantier pour cette raison laisse Frédéric amer. Mais le désir de ne pas juger et de regarder le positif en restant ancré aux valeurs de l’Economie de communion l’emporte. Quelque temps après, ce même client lui propose un travail dont le montant est égal à celui perdu auparavant. Et par la suite, il lui confie encore quelques gros chantiers. Finalement, la cohérence paye et les gens y sont très sensibles. Dans ces cas-là, la confiance en « l’Associé invisible » est indispensable. Frédéric souligne : « C’est une lutte quotidienne. Il faut souvent perdre, mais vraiment perdre, c’est presque angoissant, pour faire confiance dans la force du don. Et ça marche, c’est presque mathématique. Et puis il faut bien que l’entreprise réalise des bénéfices car si je ne fais pas de bénéfices, je ne peux pas aider des pauvres en Afrique où ailleurs. »
En ce qui concerne les appels d’offres, Frédéric précise : « Je réponds car les gens le demandent mais le prix est une chose et la qualité du travail en est une autre. Un jour un client me montre le devis d’un confrère me demandant de me mettre en dessous du prix de l’autre. Je ne marche pas dans cette combine car ce serait manquer d’honnêteté vis-à-vis de mon collègue. C’est ma façon d’aimer l’entreprise de l’autre comme la mienne. »
Frédéric se souvient d’un autre épisode : « Un jour un client me demande d’aller faire de l’élagage en face de l’entreprise du confrère. Je téléphone à mon confrère avant d’y aller afin qu’il ne soit pas surpris de voir notre camionnette devant chez lui. Je n’aimerais pas qu’on me le fasse alors je ne le fais pas aux autres. »
Le temps des bilans
Didier Lucas : Lorsqu’arrive la fin de l’année et que l’on veut prélever une part des bénéfices pour la redistribuer, la tentation de se dire qu’avec cet argent on pourrait s’acheter une voiture plus belle ou accéder à un autre confort, bien utile pour la maison, ou même redistribuer les dividendes avec les employés doit bien être présente… Comment faites-vous ?
Frédéric Dupont : « Ce qui est essentiel, c’est la liberté. Ce n’est pas un impôt, une taxe ou un coefficient. On regarde les résultats, les investissements qui sont à faire ou à prévoir. C’est une démarche totalement volontaire que nous décidons ensemble avec tous les actionnaires. Nous exportons ainsi une partie de la richesse de l’entreprise. C’est avant tout une démarche de confiance que l’on met dans l’avenir et l’on croit à la force du don, à mille lieux des « credo » que la société nous propose. Le montant que nous reversons pour les plus pauvres est d’une certaine façon mystérieux car il n’y a pas de formule toute faite. »
L’associé invisible
D.L. : Et où se trouve « le fameux Associé invisible ? »
F.D. : « Dans l’organigramme de l’entreprise l’Associé invisible est tout en haut. C’est très très simple. L’actionnaire principal, c’est Lui. Cela nous donne beaucoup de liberté et met tout en place. Je pourrais presque dire, qu’il a lui aussi ses intérêts, comme ça, on ne se prend pas pour des gens indispensables. J’ai remarqué que Jésus, après sa résurrection, est apparu en jardinier, il aurait pu apparaître en menuisier ou en charpentier. Je l’imagine bien avec la bêche sur l’épaule et le chapeau de paille. C’est vraiment le plus beau métier du monde. »
D.L. : Finalement qu’est ce qui fait tourner une entreprise de l’Economie de communion et est-ce rentable ?
F.D. : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir, voilà la base de l’Economie de communion. Nous recevons tellement de joie en orientant l’entreprise de cette façon, c’est extraordinaire, et tout le monde peut en faire autant. Tout est histoire de réciprocité, l’amour et le don sont réciproques ou ils ne sont pas. »
Propos recueillis par Didier Lucas