PORTRAIT

Juillet-Août 2004

en Haute-Ardèche

Catherine Sallier, la reine des abeilles


Une bonne tartine de miel, quel plaisir ! Mais l’on ne soupçonne pas tout le travail et l’attention qu’il a fallu à l’apiculteur pour arriver à élaborer un tel produit. Allons butiner quelques éléments dans ce portrait de Catherine, apicultrice en Haute-Ardèche.

 

Tordons d’abord le cou à quelques clichés : non, les ruches ne sont pas de pittoresques huttes rondes au chapeau de paille mais des caisses de bois assez laides, il faut le dire. Non, l’apiculteur, drapé de mousseline, n’attend pas tranquillement que le miel coule des rayons dans son seau : il doit accomplir un travail difficile et complexe avant d’en récolter le fruit. Mais quelle vie diverse, passionnante et… rentable quand on la mène avec l’ardeur et la générosité de Catherine, patronne de quelques millions de butineuses en Haute-Ardèche.

 

Un métier exigeant, plein d’imprévus

La journée commence à… huit heures du soir, par le rituel coup de fil à la météo. Le temps qu’il fera demain détermine en effet le programme de Catherine Sallier, apicultrice à Chalencon, un beau village ardéchois, et de son stagiaire Benjamin. En ce printemps maussade où je leur rend visite, dès que le soleil parait, on court aux ruchers ; sinon le travail se fait à l’atelier : entretien et nettoyage minutieux du matériel, y compris machines et véhicules, à la miellerie où l’on travaille et conditionne les produits (13 tonnes de miel extraites ici l’an dernier…), où l’on prépare les commandes pour les livraisons, ou bien derrière l’ordinateur, au bureau : comptabilité, gestion, courrier. Une partie du chiffre d’affaires se fait grâce à la vente par correspondance, qui demande un suivi attentif des clients.
« Notre métier est exigeant mais plein d’imprévus, dit avec satisfaction la “ patronne ”, il faut savoir anticiper et réagir en s’adaptant à de multiples facteurs. Le temps d’abord, mais aussi l’espace car les ruches doivent être déplacées pour suivre la floraison des plantes dont elles se nourrissent. »
C’est le métier de détective que Catherine a pratiqué hier, dans la vallée du Rhône, pour repérer des parcelles fleuries accessibles, puis en découvrir les propriétaires et les persuader d’héberger soixante-quatre ruches (la contenance d’un camion) pour le temps de la « miellée » (sécrétion du nectar, qui varie selon les végétaux d’une semaine à un mois et, selon la météo, de quelques heures à plusieurs jours).

 

Avec le couffin de son bébé dans la camionnette…

C’est aussi un travail éprouvant, avec des moments de stress. Catherine se souvient de nuits passées au volant dans des chemins difficiles pour aller déposer ou reprendre des ruches avant que le soleil levant ne fasse s’envoler les abeilles ! Avec le couffin de son premier bébé dans le fourgon… La transhumance s’effectue en effet sur des centaines de kilomètres, des bois d’acacias aux champs de lavande, des prairies aux sapinières afin de récolter des miels différents.
Gavée de suc nourricier, une ruche de 60 000 abeilles peut gagner jusqu’à neuf kilos de poids supplémentaire en une journée, mais aussi les reper-dre en quelques jours si le temps tourne au froid ou à la pluie ! Pour recueillir le miel, l’apiculteur ajoute à la ruche des casiers supplémentaires, les « hausses », dont le maniement répété est épuisant. Et Catherine a eu près de quatre cents ruches en production…
« Heureusement, dit-elle, avec l’hiver, reviennent des rythmes moins soutenus. Le calme succède à une intense activité, au printemps où tout se décide, et en été, avec des semaines où l’on a parfois deux ou trois nuits de travail en plus des journées de quinze heures en pleine chaleur. »
Cette année, le froid qui a sévi jusqu’à mi-mai a obligé Catherine à surveiller de très près les ruches et même à porter du miel aux abeilles pour permet-tre malgré tout le développement des colonies. Un mauvais début qui met à l’épreuve le moral de l’apicultrice, mais elle sait faire face avec courage aux coups du sort, comme la crue de la rivière proche qui a noyé en quelques heures tout un rucher, les vols de ruches dont elle a été victime ou les méfaits des pesticides tueurs d’abeilles : certains, le Régent et le Gaucho, ont récemment défrayé la chronique mais le problème n’est pas nouveau pour Catherine et ses collègues.

« Gagner plus, c’est pouvoir partager plus ! »

A la fin de ce printemps, presque la moitié des ruches manquait à l’appel… Catherine ne désespère pas pour autant et ambitionne de compenser par son expérience et son intuition les aléas de son métier. « Aide toi, le ciel t’aidera » : pour elle, ce n’est pas un simple proverbe mais une réalité spirituelle profonde à laquelle elle a recours et dont elle expérimente l’efficacité… Pas dans son seul intérêt : membre du mouvement des Focolari, elle est en effet une militante convaincue de l’initiative « économie de communion » lancée par ce mouvement, et elle explique : « Gagner plus, c’est pouvoir partager plus ». Un partage qui n’est pas que d’argent : elle a aidé plusieurs jeunes à s’installer et offre largement aux stagiaires qu’elle accueille son savoir et même ses secrets de productrice de pollen et de gelée royale, deux trésors réservés à l’aristocratie du métier. Elle est aussi présidente de l’association des producteurs de gelée royale française, dépensant beaucoup d’énergie pour faire connaître ce produit, respecter sa charte et protéger consommateurs et apiculteurs contre les importations à bas prix.
« Avec les autres chefs d’entreprise de l’économie de communion, confie-t-elle, j’ai été poussée à faire une étude de gestion de ma société de production, pour comprendre la meilleure façon de fonctionner tout en respectant les règles de la fiscalité. J’ai voulu aussi donner du travail à un jeune ; celui que j’ai embauché s’est installé… à Chalencon où il peut profiter de ma miellerie et quelquefois de soutien technique et moral. Je n’ai pas grand mérite d’ailleurs à lui faire de la place car, en France, nous manquons d’apiculteurs : celui qui travaille sérieusement peut gagner très correctement sa vie… mais ne parlons pas des horaires de travail ! »

 

« J’apprends tous les jours la modestie et la patience »

Benjamin, venu en stage chez Catherine après ses études théoriques, parle avec admiration de ses qualités professionnelles et aussi humaines. « Elle a des valeurs avec lesquelles elle ne transige pas, comme la famille, le respect du dimanche, jour où on ne va pas aux ruches. Et quand on a besoin d’elle, elle trouve le temps pour aider, sans pourtant se laisser déborder… »
Alain, le mari de Catherine, responsable d’un organisme agricole, est aussi maire du village. Il se bat avec d’autres pour le développement de son canton isolé de moyenne montagne. Tous deux sont engagés dans l’équipe pastorale de la paroisse. Les amis alentour sont nombreux et, si le couple a fait le choix de se passer de télévision, les téléphones sonnent souvent…
« J’ai beaucoup de gens à aimer, à respecter, se réjouit Catherine : voisins, clients, fournisseurs, concurrents… C’est une vie magnifique, où j’ai la chance aussi d’être dans la nature ; je m’émerveille devant la création et son fantastique pouvoir de récupération malgré les pollutions de toutes sortes. C’est toujours un plaisir de choisir une jolie route pour aller ven-dre mes produits au marché ou m’occuper des ruches… Si je suis si heureuse dans ce travail exigeant et parfois dur, je crois que c’est parce que j’y apprends toujours : l’humilité, car nous ne maîtrisons rien, la modestie – ce sont les abeilles qui produisent ! –, la patience – on ne peut pas aller plus vite que la nature, la persévérance : j’ai manqué cette miellée, peut-être réussirai-je la prochaine… – Une école de vie que je souhaite à tous, quel que soit leur métier ! »
Qui croirait que Catherine est une Parisienne qui a fait ses études à Lyon, puis a été enseignante dans un lycée agricole, sans rien connaître des abeilles jusqu’à la naissance de son premier enfant ? C’est alors qu’elle décide de s’occuper des dix ruches que possède son mari et d’en acquérir d’autres pour réunir sous le même toit son entreprise et sa famille. Pari gagné. Un seul regret : son emploi du temps et celui d’Alain sont difficiles à harmoniser. « Mais, sourit Catherine, dans dix ans ce sera la retraite, à laquelle je pense régulièrement pour mieux m’y préparer… » Elle sait bien qu’une ruche ne meurt jamais, même si la reine doit changer.

Texte et photos
France de Lagarde