Paroles d'enseignants... - Octobre 2001
Bilan et perspectives
10 ans d'Économie de communion
En 1991 naissait le projet économique de l'Economie de Communion. 10 ans plus tard, quelque 750 entreprises y adhérent et répartissent leurs bénéfices en trois parties : aide aux plus pauvres, investissements et formation. Un bilan s'impose.
Au cours de mes voyages à travers le monde, j'ai eu l'occasion de connaître, ces dernières années, quelques entreprises liées au projet de l'Economie de Communion. Chacune d'elles m'a semblé unique. Et pourtant, chaque fois, j'y ai décelé quelque chose qui la marquait profondément, comme faisant partie de sa raison d'être propre : il s'agissait de fait d'une entreprise d'Economie de communion.
Si quelqu'un s'était attendu à une rencontre de style industriel, il serait resté interloqué. Pas tellement à cause du « look » des participants (la cravate n'est pas obligatoire), ni même à cause de l'absence de porte-documents aux étiquettes appropriées. Pas plus à cause de la présence des orateurs (professeurs et entrepreneurs) ou de l'aspect international de la rencontre (plus de 30 pays sont représentés). Il aurait plutôt été surpris par les discours, par la conception économique proposée, par le mélange voulu entre choses sacrées et profanes.
Du spirituel dans le domaine économique
Le fait est que les 700 entrepreneurs, spécialistes et étudiants présents à Castelgandolfo au congrès du 10e anniversaire de l'Economie de Communion, tout en gérant eux-mêmes des entreprises productives et sans vouloir abolir le libre échange, ont toutefois choisi de réintroduire l'élément social (et spirituel) dans le domaine économique.
En soi, ce n'est pas une nouveauté, comme me l'explique Luigino Bruni, professeur à l'université de Milan : «L'Economie de Communionse place dans la continuité d'importantes expériences de "solidarité" en économie, depuis les reduciones des jésuites en Amérique du sud, aux Monts de piété dans les villes européennes de la fin du Moyen Age, et surtout du grand mouvement coopératif. Et nous ne pouvons non plus manquer d'associer à l'Economie de Communion tous les mouvements de non profit ou d'économie solidaire.»
Mais des idées nouvelles ont mûri avec la naissance de l'Economie de Communion, comme le montrent de nombreux articles parus ces dernières années dans Nouvelle Cité (voir en particulier NC juillet-août 2001 Mondialisation et Economie de Communion). L'intérêt qu'elle a suscité dans les milieux de l'entreprise, de l'université, de l'Eglise et des institutions a pourtant été progressif.
Des idées qui font leur chemin
Qui pouvait le mieux souligner les nouveautés introduites par le projet, en ce temps de bilan, sinon celle qui en fut elle-même l'inspiratrice, Chiara Lubich? Elle propose un véritable programme pour l'Economie de Communion, comme le ferait une «chef d'entreprise». Et d'abord, un préambule : «L'Economie de Communion, souligne Chiara, n'est pas une activité simplement humaine, fruit des idées et des projets de personnes, même pleines de talents.» Elle est ¦uvre de Dieu, «au moins dans son esprit et dans ses aspects essentiels».
Quatre points fondamentaux sont soulignés. Tout d'abord, le but de l'Economie de Communion : «Il est caché dans son nom même, explique Chiara, c'est une économie qui a quelque chose à voir avec la communion entre les hommes et avec les choses. Elle cherche à travailler pour l'unité et la fraternité de tous les hommes demandée par Jésus.» Concrètement, cela signifie combattre la pauvreté, au moins pour commencer chez ceux qui font partie de la famille des Focolari.
Qui reçoit de l'aide, grâce à l'Economie de Communion? Des hommes et des femmes «souriants, dignes, fiers d'être enfants de Dieu. Ils ne manquent pas de tout mais de quelque chose. Ils ont besoin, par exemple, de se libérer de la hantise qui les opprime nuit et jour. Ils voudraient pouvoir être certains qu'eux et les leurs auront de quoi manger ; que leurs enfants pourront continuer à étudier».
En 1991, dès le lancement du projet au Brésil, l'adhésion fut très forte: «Des terrains et des maisons furent mis à la disposition du projet ; certains se dépouillèrent de ce qu'ils avaient de plus précieux, comme des bijoux de famille par exemple ; d'autres cherchèrent comment orienter leurs entreprises dans le sens de l'Economie de Communion.»
Mais comment y parvenir ? Et voilà le second point. On y parvient par une « culture du don », c'est-à-dire une « culture de l'amour, de l'amour évangélique profond et engageant, parole qui résume toute la loi et les prophètes ». A la différence de l'économie de la société de consommation, basée sur une culture de l'« avoir », l'Economie de Communionest l'économie du « donner ».
Troisième aspect, l'exigence pour l'Economie de Communionde former des «hommes nouveaux». «Ce sont avec tout des laïcs, explique Chiara. Les laïcs aujourd'hui vivent un moment privilégié.» Le Concile Vatican II et les nouveaux mouvements nés dans l'Eglise indiquent que «les laïcs doivent se sanctifier là où ils sont, dans le monde. Donc comme ouvriers, employés, professeurs, hommes politiques, économistes, mères au foyer, etc. Et là où ils sont, ils doivent christianiser les différents milieux de vie humaine.»
Enfin, le quatrième point: «Il est urgent de faire naître des écoles pour entrepreneurs, économistes, professeurs et étudiants en économie, pour tous ceux qui constituent l'entreprise» afin d'apprendre tout ce que Chiara a dit. «En tant qu'entrepreneurs, nous prenons de toute façon des risques, commente à chaud un industriel de Turin, qui travaille dans la mécanique de précision, donc autant le faire pour Dieu.» Et un Brésilien, propriétaire d'une entreprise de construction: «Jusqu'à quand devrons-nous avoir à souhaiter qu'il n'y ait plus de pauvres parmi nous?»
Economie et communion: Des termes contradictoires?
Economie de communion: l'expression n'est-elle pas en elle-même contradictoire? Cela fut le sujet d'un débat auquel a participé, entre autres, le professeur Stefano Zamagni. En effet, en économie, où entend-on parler de «communion», qui est plutôt une parole de théologiens?
Benedetto Gui, professeur d'économie politique à Padoue «Je suis pourtant convaincu que cette parole a droit de cité aussi dans le domaine économique.» Non seulement parce qu'elle appelle à la nécessité d' «une redistribution des richesses bien supérieure à tout ce que nous avons réussi à faire jusqu'à présent», mais aussi et surtout parce qu'une telle parole souligne l'urgence de «transformer la vie économique, lieu où se retrouvent des intérêts individuels apparemment inconciliables, en une opportunité de rencontre et de réalisation personnelle».
D'après Gui, «la logique de la communion nous porte à refuser des comportements économiques qui semblent tout d'abord avantageux, selon les critères habituels de la logique économique, mais qui dans un deuxième temps se révèlent faux même dans une optique correcte d'économie». Un exemple: celui d'une entreprise qui dégagerait un million de dollars de bénéfices, mais qui répandrait des substances polluantes dont les dommages s'élèveraient à cinq millions de dollars.
On peut avoir de l'espoir, les signes encourageants ne manquent pas. «Aujourd'hui on entrevoit, particulièrement chez les jeunes, ajoute encore Gui, une demande croissante de signification dans leur propre travail. Beaucoup refusent de servir les objectifs de l'entreprise en échange d'une bonne carrière, ou n'acceptent qu'avec réticence. C'est peut-être cette attitude qui amènera de nombreuses entreprises à repenser de manière plus claire les lois de leur logique interne.» C'est donc une vision plus complète de l'homme que sous-tend l'Economie de communion.
Ensemble, acteurs du progrès social
«Beaucoup de défis restent ouverts dans le projet de l'Economie de Communion» me dit Alberto Ferrucci, entrepreneur de Gênes, qui a été dès le début l'un des promoteurs de cette initiative. Par exemple, celui de la solidarité entre entrepreneurs: «Nous ressentons l'exigence de nous lier entre nous, afin que notre adhésion devienne toujours plus "communion". Je peux citer l'exemple de l'Argentine où les entrepreneurs locaux se rencontrent périodiquement. Ou celui de la Solidar Capital, de Solingen, en Allemagne, qui a soutenu de nouvelles entreprises d'l'Economie de Communion au Moyen Orient.» Des associations libres entre entrepreneurs voient le jour, qui dialoguent avec la société civile et les institutions. Avec bien sûr, une adresse Internet, www.edc-online.com.
Autre défi, la législation. Car, presque partout, il est difficile de verser ses bénéfices pour un tel projet. Ferrucci explique la situation: «Tant que la législation fiscale n'est pas modifiée, les actionnaires ne peuvent verser l'argent des bénéfices qu'à titre personnel, une fois que la société leur a distribué leur part et après avoir payé les impôts dessus. Il faut agir pour modifier les lois afin de réduire l'imposition sur les bénéfices destinés à des fins sociales, comme celle de l'aide aux plus pauvres.»
Une autre piste : la création de pôles industriels Economie de Communion, à côté des Mariapolis permanentes des Focolari. Jusqu'à présent seul le pôle annexé à la Mariapolis brésilienne s'est développé de manière convenable, grâce à une société qui a fait l'acquisition du terrain et qui le gère. «Nous sommes pauvres mais nombreux» avait dit Chiara au Brésil. Et les associés de la société Espri sont nombreux, plus de trois mille. «L'expérience fonctionne, constate Ferrucci, et il serait donc utile de s'organiser, aussi bien au niveau local qu'international, pour réaliser partout ce slogan "pauvres mais nombreux". Réaliser une fondation ? Une société par actions? L'étude est en train de se faire pour comprendre comment réaliser cette "communion entre entreprises".»
Ces défis mettent en évidence le besoin d'un approfondissement culturel, et non pas seulement opérationnel, des principes qui orientent l'Economie de Communion. Pour cela, comme l'a suggéré Chiara lors d'un congrès d'entrepreneurs, sont en train de surgir des « écoles de l'Economie de Communion » de par le monde. En Italie, elle est déjà en fonction.
«Une partie des bénéfices de l'Economie de Communion, rappelle un entrepreneur alimentaire du Piémont, est destinée à la formation d'" hommes nouveaux". L'idée me passionne. Mais ces "hommes nouveaux" grandissent aussi à l'intérieur de nos entreprises. » Ainsi, ces pionniers de l'Economie de Communion sont bien acteurs, et non spectateurs, du progrès social. Ils se dépensent sans compter pour que l'Evangile et ses valeurs deviennent une réalité économique à la fois dans la destination des bénéfices, dans la gestion de l'entreprise et dans la participation des travailleurs, dans la légalité et la justice.
Michele ZANZUCCHI