Une culture du don
Dossier Focolari - Juillet-Août 2001
L'initiative de l'économie de communion trouve une nouvelle impulsion avec les manifestations liées au 10e anniversaire de son lancement et au rassemblement de Gênes en vue du prochain G8 (cf. pages 24-25). Vera Araujo, sociologue brésilienne, animatrice de la première heure de l'économie de communion, rappelle les fondements et les caractéristiques de cette initiative des Focolari.
Quel sera le « type humain » qui caractérisera le nouveau millénaire ? Le siècle que nous venons de quitter nous a laissé de nombreux modèles en héritage. Celui qui domine, semble être « l'homme économique », qui se présente aussi comme un « consommateur », et qui tend à la possession des choses et à l'instrumentalisation des personnes. Mais un autre type d'homme est également en train d'apparaître, capable de se donner lui-même et de construire des rapports positifs avec les autres. A travers de nouveaux phénomènes de générosité sociale, économique et politique, une culture du don est en train de prendre forme qui s'oppose à la culture individualiste de la possession et à la culture collectiviste menant à un écrasement des individus.
Appelés à s'insérer dans une dynamique d'amour
Nouvelle Cité : Demandons à la sociologue Vera Araujo en quoi consiste la vision particulière qui émerge de la proposition de Chiara Lubich et du Mouvement des Focolari, et quelles en sont les origines.
Vera Araujo : La culture du don fait partie de l'essence même du charisme de l'unité de Chiara Lubich. On sait que la première manifestation de ce charisme a été la découverte de Dieu Amour, donc la découverte d'un Dieu qui se donne à nous et qui sollicite une réponse de notre part. Chiara écrit : « Dieu Amour, croire à son amour et y répondre sont les grands impératifs d'aujourd'hui. Voilà l'essentiel de ce qu'attend la génération actuelle. » Dieu est Amour parce qu'il est Trinité et donc communion. Dire que Dieu est Amour, c'est dire qu'il est don. Il est don en lui-même, dans la dynamique de la communion des trois personnes divines. Il est don de lui-même, dans l'effusion de l'Amour qui passe de la communion intime de la divinité pour se répandre dans la création : effusion d'amour, gratuité, abondance.
N. C. : Comment les hommes s'insèrent-ils dans cette dynamique d'amour ?
V. A. : Nous sommes appelés nous aussi à entrer dans ce dynamisme divin, grâce à l'amour entre nous, comme nous le lisons dans l'Evangile de Jean : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34). Pour Chiara, donner est toujours synonyme d'aimer. Chaque don fait à l'autre - qu'il s'agisse de donner de soi ou de donner quelque chose - jaillit du c¦ur même de notre participation au dynamisme trinitaire : « J'ai senti que j'ai été créée comme un don pour ceux qui m'entourent et ceux qui m'entourent comme un don de Dieu pour moi. Comme le Père dans la Trinité est tout pour le Fils et le Fils est tout pour le Père ». Tout cela transforme l'être même de la personne, jetant les bases d'une nouvelle anthropologie, d'un nouveau discours sur l'homme.
Culture de « l'avoir » et culture du don
N. C. : N'avez-vous pas l'impression de parler comme si l'égoïsme humain n'existait pas ?
V. A. : Mais l'égoïsme n'est pas la seule réalité ! Notre existence est marquée par une véritable lutte, de vie et de mort, de oui et de non. Nous avons toujours la possibilité concrète de laisser place à notre égoïsme, de nous enfermer dans notre coquille, dans l' « adoration » de notre « moi ». Ou bien, nous pouvons faire fructifier pleinement la grâce qui nous est donnée et nous entrouvrir à Dieu et au frère, à l'autre, l'introduire au centre de notre existence pour en partager l'être et l'activité. L'altruisme, compris non comme une forme masquée de l'égoïsme dans lequel l'autre est instrumentalisé, mais comme une ouverture authentique à la communion avec l'autre, est aussi une possibilité mise entre nos mains, c'est même l'appel qui nous est adressé.
N. C. : Essayons de décrire les différentes conséquences de ces deux choix. Que produit l'égoïsme, lorsqu'il s'érige en système ?
V. A. : Les changements apportés par la modernité ont aplani la route et laissé place à l'individualisme, à l'égoïsme, à une recherche démesurée de nos intérêts propres, et ils ont donné vie à une « culture de l'avoir » répandue partout. L'homme individualiste a créé la société de consommation, transformant toute l'existence en un marché. Voilà comment se présente la société moderne : complexe, gaspilleuse, joyeuse et triste à la fois ; et surtout déçue, car incapable de créer des rapports profonds, de tisser des relations durables dans le temps, enfermée comme elle l'est dans sa propre solitude.
D'un point de vue anthropologique, c'est « l'homo consumans » (ndlr : l'homme de la société de consommation) qui domine, protagoniste de la culture de l'avoir, avide de consommer, incapable de conscience subjective et morale. D'un point de vue politique et social, nous sommes envahis par un esprit de compétition agressif, qui finit par alimenter les conflits et les guerres de toutes sortes, touchant les peuples et les états, ainsi que les luttes qui se perpétuent à l'intérieur du marché et du monde du travail.
Les caractéristiques de la culture du don
N. C. : Quels sont en revanche les principaux contenus de la culture du don ?
V. A. : Il s'agit d'une doctrine et d'une pratique du don, d'un véritable art de donner, qui a son propre style, sa manière d'être, de se comporter. Cette façon de donner explicite les qualités de la charité, telle que l'Evangile nous l'enseigne. Une des premières qualités du don évangélique est la gratuité. Chaque acte qui se veut don ne l'est pas forcément en réalité. Seul un don désintéressé et gratuit peut être qualifié de don évangélique. Une autre qualité qui le caractérise est la joie. On doit donner largement, sans mesurer, sans compter, mais avec abondance.
N. C. : Comment tous ceux qui n'ont rien, peuvent-ils parvenir eux aussi à donner ?
V. A. : Celui qui ne possède rien peut quand même donner : car le premier don est le don de soi. Nous pouvons tous donner aux autres des dons de lumière, de paix, d'amour. La culture du don trouve ensuite son accomplissement naturel dans le don des biens matériels. Subvenir aux besoins de ses frères devient, toujours dans l'optique de l'Evangile, le premier service demandé aux chrétiens. A partir de là, se développe la réciprocité de l'amour, la communion de vie.
Le don, le partage, la communion des biens, était le style de vie des premières communautés chrétiennes. Depuis lors, au long des siècles, les Eglises chrétiennes partout dans le monde se sont inspirées d'elles pour savoir comment se comporter avec les biens matériels. En se référant à cette tradition millénaire de l'Eglise, Chiara invite à construire l'¦uvre de Dieu dans l'histoire en mettant nos biens en commun, en donnant ce qui nous appartient : « Nous avons beaucoup de richesses à mettre en commun, même si cela ne se voit pas au premier abord. Nous avons des forces physiques et intellectuelles. Nous avons l'affection de notre c¦ur à donner, de la cordialité à manifester, de la joie à communiquer. Nous avons du temps à mettre à la disposition des autres, des prières, des richesses intérieures à mettre en commun, oralement ou par écrit : nous avons des objets, des sacs, des stylos, des livres, de l'argent, des véhicules à partager... »
Un nouvel esprit dans les structures
N. C. : Pensez-vous que la culture du don ait en soi la force d'affronter aussi l'actuelle globalisation de l'économie ?
V. A. : Ce phénomène a mis encore plus en évidence le fait que nous sommes plongés dans des structures que la pensée sociale chrétienne n'a pas hésité à qualifier de « structures de péché », parce qu'elles sont caractérisées, comme le dit Jean Paul II, par « la soif exclusive du profit » et par « la soif du pouvoir ». Il est évident que la culture du don attaque ces deux attitudes à la racine.
Elle est de plus en mesure non seulement de combattre ce qui est ancien, mais d'édifier ce qui est nouveau. L'Economie de Communion, par exemple, qui surgit de la culture du don, est une concrétisation des « structures de grâce », c'est-à-dire des structures - au contraire de celles du péché - qui naissent pour faire le bien et deviennent ensuite une sorte de « multiplicateur » du bien. La culture du don, qui contient et exprime toutes les nuances d'une véritable solidarité, pourrait mener les peuples et les nations à un développement économique diversifié, elle pourrait venir à la rencontre des besoins des groupes et des individus, elle pourrait redonner une dignité à tant de déshérités qui remplissent, comme émigrés, les villes du monde riche.
L'unification du monde, que la mondialisation est en train de réaliser selon ses propres critères, pourrait avec la culture du don, parcourir d'autres sentiers, elle pourrait même faire un saut de qualité : de l'unification à l'unité, en se plaçant ainsi dans la lignée de la réalisation de Dieu sur l'humanité. Unir les peuples et les nations dans leur diversité exige en effet une attitude d'ouverture et de gratuité, d'accueil et de largesse que seule la culture du don peut mettre en action dans le c¦ur des personnes.
Interview de Vera Araujo, sociologue, co-responsable de l'initiative Economie de Communion
réalisé par Antonio Maria BAGGIO