Colloque Humanité Nouvelle. L'Economie de Communion : des entreprises osent le partage.
COLLOQUE SUR L'ECONOMIE DE COMMUNION
UNESCO - 2 DECEMBRE 2001
Mesdames, Messieurs,
INTRODUCTION
Réunis aujourd'hui à l'UNESCO, vous avez choisi de participer à ce colloque avec des objectifs certainement assez proches mais à des titres et degrés divers : certains d'entre vous viennent découvrir l'EDC, d'autres veulent s'informer sur son développement et ses réalisations au cours des 10 dernières années qui se sont écoulées depuis le lancement du projet, d'autres encore sont venus chercher des réponses, des précisions, à des questions que l'EDC a pu susciter. Dans tous les cas, vous êtes ici pour en savoir plus et je souhaite vivement à chacun de s'enrichir des communications et des échanges qui vont avoir lieu au cours de cette journée.
Pour ma part, dans cet exposé de présentation de l'EDC, je m'adresserai tout particulièrement aux personnes qui ont récemment découvert l'EDC, convaincue que ceux qui en ont déjà une connaissance plus précise, pourront en bénéficier.
I. LES ORIGINES
L'EDC constitue une expérience spécifique d'Economie Solidaire qui s'est développée depuis 10 ans au sein du mouvement des Focolari grâce à l'inspiration de sa fondatrice et Présidente Chiara LUBICH.
L'expression même d'EDC contient sa finalité : il s'agit d'un agir économique qui instaure une communion entre les personnes et une communion des biens.
En effet, la communion ne peut se concevoir et se réaliser qu'entre des personnes qui s'entendent et agissent ensemble en recherchant le bien commun.
Quant à l'économie, on peut dire sans forcer le trait, que les caractéristiques du système économique actuel sont la recherche du profit maximum, la compétitivité, l'individualisme, l'incitation à la consommation.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes :
- le remboursement de la dette publique du Tiers Monde représente une dépense d'environ 200 à 250 milliards de dollars, soit 2 à 3 fois la somme nécessaire à la satisfaction des besoins humains fondamentaux tels que définis par les Nations Unies.
On voit qu'il faudrait environ 80 milliards de dollards pour couvrir ces besoins c'est à dire environ 8% des dépenses publicitaires engagées dans le monde.
- 200 grandes organisations concentrent 30% des richesses produites en employant à peine 1% de la main d'¦uvre disponible,
- le chômage touche plus d'1 milliard de personnes,
On comprend aisément, sans avoir suivi de longues études économiques, que les pauvres sont de plus en plus nombreux et de plus en plus pauvres.
C'est très précisément cette réalité que Chiara LUBICH trouve au Brésil en 1991 lors de sa visite à la communauté des Focolari qui l'accueillait dans la cité pilote d'Araceli proche de Sao Paolo : l'accroissement de la pauvreté dans un pays où les disparités sociales sont particulièrement dramatiques.
C'est là qu'elle lancera le projet EDC non pas comme une nouvelle théorie économique, car elle n'est pas une spécialiste en économie, mais comme une intensification de la communion, car on peut assurément dire qu'elle est experte en communion.
En effet, pour bien comprendre la portée du projet d'EDC tel qu'il lui fut inspiré, il est nécessaire de revenir aux origines lorsqu'en 1943 à Trente, en Italie, la guerre, les bombardements détruisent les projets, les idéaux, les personnes aussi sûrement que les maisons et des quartiers entiers de la ville.
Dans cet écroulement dramatique, Chiara LUBICH et un petit groupe d'amies vont faire de l'Evangile leur programme de vie et le mettre en pratique immédiatement et concrètement.
C'est ainsi qu'elles donnent le peu qu'elles possèdent à ceux qui, dans les quartiers pauvres en ruines, sont les plus démunis. Apportant à ceux qu'elles rencontrent ce dont ils ont besoin, elles font l'expérience du "Donnez et vous recevrez" que propose l'Evangile : plus elles donnaient, plus elles recevaient pouvant donner davantage encore.
Très rapidement leur manière de vivre a attiré un grand nombre de personnes. Ce qui devait devenir le mouvement des Focolari était né.
Et depuis lors, s'est diffusé, dans de nombreux pays sur tous les continents, un mode de vie inspiré d'une culture nouvelle : la culture du don par la libre mise à disposition des biens entre tous, que dans le mouvement des Focolari nous appelons la communion des biens.
La communion des biens c'est le partage concret et continuel entre des personnes de plus en plus nombreuses animées d'un même désir explicite et profond d'un plus grand équilibre social.
La communion authentique est fondée sur la liberté et la réciprocité : ceux qui manquent du nécessaire donnent leurs besoins, leurs difficultés à ceux qui partagent ce qu'ils peuvent pour leur permettre de sortir de la précarité et à leur tour partager ce qu'ils peuvent.
C'est cette longue expérience de la communion des biens vécue par les membres du mouvement dans tous les pays qui a permis de donner naissance à l'EDC. Chiara LUBICH évoque dans quelles circonstances :
"Après plus de 50 ans d'existence, ce mode de vie du mouvement des Focolari s'est concrétisé dans le projet d'une EDC.
C'est lors d'une de mes visites à la communauté de Sao Paolo, au Brésil, que l'idée a vu le jour au coeur d'un pays où le contraste dramatique entre la grande richesse de quelques personnes et l'immense pauvreté du plus grand nombre est douloureusement ressenti.
D'ailleurs, parmi les 250 000 adhérents du mouvement, plusieurs milliers étaient eux-mêmes atteints par une pauvreté telle que la communion des biens réalisée entre tous était insuffisante pour pourvoir à leurs besoins. De là est née l'idée d'augmenter les ressources en faisant naître des entreprises, dont la gestion pouvait être confiée à des spécialistes, afin qu'elle soit efficace et permette d'en retirer des bénéfices.
Ces bénéfices allaient servir en partie pour le développement des entreprises ; en partie pour aider ceux qui sont dans le besoin en leur donnant la possibilité de vivre plus dignement jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un moyen de subsistance, ou même en leur offrant un travail dans les entreprises elles-mêmes. Une troisième partie enfin, devait être consacrée à développer des structures où des hommes et des femmes, dont la vie est animée par la " culture du don ", allaient pouvoir se former pour devenir ces " hommes nouveaux " sans lesquels ne peut naître une société nouvelle.
L'idée de l'EDC fur accueillie avec enthousiasme, non seulement au Brésil et en Amérique Latine, mais en Europe et ailleurs dans le monde.
De nouvelles entreprises sont nées, tandis que d'autres, déjà existantes, modifiaient leur mode de gestion pour adhérer au projet."
Aujourd'hui, quelques 760 entreprises en 30 pays adhèrent à l'EDC mais je laisserai Alberto FERRUCCI vous parler du développement international des entreprises d'EDC sans déflorer son sujet et vous propose maintenant de nous arrêter sur les entreprises qui incarnent l'EDC et de nous interroger
II. LES ENTREPRISES
. Qu'est-ce qui caractérise les entreprises d'EDC ?
Tout d'abord, ces entreprises se développent à l'intérieur du système économique actuel mais, associant profit, don et réciprocité, elles se situent à "contre-courant" en n'adoptant pas les comportements habituels de l'Économie de Marché.
L'objectif premier des chefs d'entreprises de l'EDC est bien l'éradication de la pauvreté au niveau mondial contribuant ainsi à faire renaître l'esprit et le mode de vie des premiers chrétiens : "Nul parmi eux n'était indigent". Les personnes en difficultés économiques, destinataires d'une partie des bénéfices ne sont pas considérées comme des "assistés" de l'entreprise. Ce sont des membres essentiels du projet auquel ils participent en faisant don de leurs besoins - eux aussi vivent la culture du don. Beaucoup d'entre eux, en effet, dès qu'ils parviennent à un minimum d'indépendance économique, renoncent à l'aide allouée et il n'est pas rare qu'ils partagent le peu qu'ils ont. Tout cela parce que l'EDC met l'accent sur le partage où l'on reçoit et l'on donne, avec la même dignité dans une relation essentielle de réciprocité.
Pour atteindre cet objectif, les entreprises mettent librement leurs bénéfices en commun.
- Une partie des bénéfices doit permettre d'assurer le financement du développement de l'entreprise.
- Une autre partie sert à aider les personnes qui sont dans le besoin pour leur permettre de vivre dignement et faire en sorte qu'ils retrouvent leur place dans le circuit de l'activité économique,
- Enfin, une troisième partie est destinée à soutenir des structures qui diffusent cette culture du don.
Ce qui est spécifique aux entreprise d'EDC c'est la volonté de partager les bénéfices mais aussi la liberté du don.
Rien n'est fixé à l'avance : il ne s'agit pas d'une cotisation et le don sera décidé par les chefs d'entreprises en fonction des possibilités du moment. Il est la conséquence d'un style de vie de l'entreprise aussi bien que le but qu'elle se donne : là est l'essentiel.
L'EDC n'est pas une nouvelle forme d'entreprise qui s'ajouterait aux formes existantes. Elle propose une transformation de l'intérieur des structures d'entreprises courantes quelles soient sociétés par actions, coopératives ou autres en organisant les relations intérieures et extérieures à partir d'un style de vie inspirée de la communion dans le plein respect des valeurs authentiques de l'entreprise et du marché.
L'aide aux plus démunis devient le but de l'entreprise, entraîne une transformation en son sein dans les rapports avec les salariés et aussi dans les relations avec les clients, les fournisseurs, les concurrents et l'administration dans le sens du respect de chacun et d'une plus grande transparence.
L'entreprise s'enrichit d'un capital immatériel constitué de rapports d'estime et de confiance qui engendrent un développement durable.
Beaucoup s'interrogent : comment des entreprises aussi attentives aux exigences de tous leurs partenaires et au bien de la société peuvent-elles résister sur le marché ?
Laissons la parole à Chiara LUBICH :
"L'esprit qui les anime les aide assurément à dépasser des oppositions internes qui entravent et même paralysent les organisations humaines. En outre, leur manière d'agir attire la confiance et l'estime des clients, des fournisseurs, des financiers.
Il ne faut pas oublier non plus un élément essentiel qui n'a cessé d'accompagner le développement de l'EDC pendant toutes ces années : dans ces entreprises on laisse à Dieu la possibilité d'intervenir, jusque dans l'activité économique concrète. Et on peut toucher du doigt que chaque fois qu'on agit à contre-courant - ce qui est déconseillé dans le monde des affaires - Il intervient par une entrée d'argent exceptionnelle, une chance à saisir, une nouvelle collaboration, l'idée d'un produit à succès... "
C'est Celui que les entreprises de l'EDC appellent l' "Associé invisible". Par ailleurs, les entreprises peuvent aussi compter sur une entraide profonde entre leurs dirigeants et elles sont insérées dans un projet plus vaste où l'on vit l'expérience de communion.
III. LES STRUCTURES QUI DIFFUSENT LA CULTURE DU DON
En effet, ces entreprises se développent dans les zones industrielles situées à proximité des cités pilotes du mouvement ou leur sont étroitement reliées lorsque la nature de leur activité n'en a pas permis le transfert. Mais que sont les cités pilotes du mouvement déjà évoquées ?
Il en existe dans de nombreux pays où le mode de vie propre aux Focolari s'est diffusé. En effet, il y a une quarantaine d'années, Chiara LUBICH a senti la nécessité d'incarner ce mode de vie d'une manière particulière : dans des cités modernes faites de maisons, d'écoles, mais aussi d'activités, d'industries qui témoigneraient de ce que le monde pourrait être si chacun vivait les valeurs évangéliques.
Loppiano, près de Florence, édifiée en 1969, a été la première petite cité de ce type et peu de temps après Araceli a vu le jour comme d'autres par la suite ; on en compte une vingtaine aujourd'hui et la dernière née est celle de la France.
Plus exactement elle est en train de naître au Sud de Paris sur le site d'Arny à Bruyères le Châtel, dans l'Essonne. C'est là qu'au cours des prochaines années sera construit progressivement un espace de vie et d'activités économiques destiné à accueillir des entreprises adhérant à l'EDC.
Ces zones industrielles adossées aux Cités Pilotes sont l'incarnation aboutie de l'EDC. D'ailleurs, parmi les chercheurs et spécialistes des sciences économiques de plus en plus nombreux qui s'intéressent à l'EDC, un certain nombre a voulu "aller y voir de plus près".
C'est ainsi qu'au cours d'une rencontre à la Cité d'Araceli, le Pôle Industriel de Spartaco qui s'est organisé depuis 1991, les a tout particulièrement saisis.
Le professeur Paul SINGER, spécialiste en macroéconomie de notoriété internationale, s'exprime dans des termes éloquents :
"Ce Pôle industriel m'impressionne beaucoup, précisément parce qu'il s'agit d'un Pôle, d'une chose organisée qui part d'une holding - c'est à dire qu'il existe une source commune de capital, avec les mêmes motivations et aussi parce qu'il a réussi à se développer à ce point dans un milieu économique extrêmement hostile, dans cette ouverture folle qu'a vécue le Brésil, avec des crises économiques et financières permanentes. Je pense que c'est là la démonstration de son efficacité économique, associée à une motivation éthique et idéologique non capitaliste absolument surprenante."
Beaucoup de recherches sont en cours et non des moindres : à l'Université Bocconi de Milan, qui compte parmi les plus prestigieuses écoles de management d'Europe, un observatoire de l'EDC a été créé.
Vous comprenez que l'édification de la Cité Pilote d'Arny et de sa zone d'activités économiques suscite l'enthousiasme en France.
Le projet ne manquera pas en outre de comporter une Ecole de Formation des Chefs d'entreprise qui va constituer un support déterminant pour le développement de l'EDC au cours des prochaines années.
En avril dernier, avait lieu à Rome plusieurs journées de rencontre, de travail et d'échange des chefs d'entreprise du monde entier auxquels Chiara LUBICH n'a pas manqué de s'adresser, leur disant l'urgence de la création de ces Ecoles de Formation pour entrepreneurs, économistes, professeurs et étudiants, pour tous ceux qui composent l'entreprise.
Ces écoles de Formation se mettent actuellement en place dans les principaux pays où, les personnes animées d'un profond désir de vivre la fraternité universelle et de la faire pénétrer dans le monde du travail au moyen d'une économie qui met l'homme au centre, s'efforcent de travailler ensemble à la sauvegarde des valeurs inaliénables de l'homme et du bien commun.
Voilà, mesdames, messieurs, ce qu'est l'EDC résumée dans ses principaux aspects.
Certes, les résultats peuvent paraître encore modestes dans le paysage économique mondial mais ils sont loin d'être négligeables et peu à peu l'EDC gagne du terrain sur la pauvreté.
Dès 1991, Chiara LUBICH au Brésil disait son Espérance d'une diffusion universelle de l'EDC et nous sommes nombreux à partager cette espérance.
Je songe, pour ma part, à cette réalité : à partir de 1943 où, sous les bombardements, Chiara LUBICH et une poignée de jeunes filles donnaient ce qu'elles pouvaient aux plus démunis, s'est propagé sur tous les continents dans plus de 180 pays cette spiritualité de l'unité et de la communion touchant plus de 5 millions de personnes de tous pays, âges, races, langues, cultures et de toutes convictions, permettant de vérifier que Dieu réalise de grandes choses pour peu que l'on compte sur Lui.
La récente tragédie des USA, ce "choc" d'une superpuissance, symbole de la culture de l'avoir qui se découvre tout à coup vulnérable et expérimente concrètement l'écroulement de nombreuses certitudes, atteint le monde entier. Devant ce bouleversement, nous ressentons tous le grand vide humain et spirituel devant lequel nous laisse la culture de l'avoir prônée par notre société.
Une autre voie : s'engager dans la construction d'un monde plus uni et plus fraternel, désir présent au fond de chaque homme, et au sein de peuples de cultures et de religions différentes. L'EDC est l'incarnation de cette fraternité universelle dans la sphère économique.
Voilà l'avenir.
Mesdames, messieurs, je vous remercie
Développements, perspectives:l'Economie de Communion dans le monde
Alberto Ferrucci
Ce matin, nous avons vu comment, en 1991, Chiara Lubich a lancé le projet de l'Economie de Communion dans la Liberté.
Les gens qui étaient là ont immédiatement adhéré à ce projet: le jour même, quelques personnes présentes prirent la décision de devenir entrepreneurs. Elles se groupèrent pour la mise en route de trois activités de production à proximité de la cité-pilote d'Araceli: une manufacture de vêtements, un laboratoire d'analyse clinique et une école. D'autres personnes ont préféré répondre d'une autre manière à la proposition qui leur était faite: certains offraient des objets de valeur ou d'autres biens qu'ils pouvaient posséder, dans le but de constituer un capital de départ pour le lancement du pôle de production.
Lorsque la nouvelle du projet s'est répandue parmi les membres des Focolari présents à travers le monde, beaucoup de ceux qui étaient membres d'entreprises situées dans des zones éloignées des cités-pilotes, demandaient de pouvoir adhérer à ce qui était en train de naître, et se déclaraient prêts à verser les bénéfices de leurs sociétés au profit des pauvres et pour les séminaires de formation à une culture de communion. A ce moment-là, leurs entreprises étaient considérées comme étant virtuellement reliées à la cité-pilote (du mouvement des Focolari) la plus proche.
Les orientations fondamentales d'une entreprise d'Economie de Communion:
Très vite, ceux qui avaient adhéré au projet, se rendirent compte que participer à l'Economie de Communion ne pouvait signifier uniquement: produire des bénéfices et les partager dans cet esprit pourtant caractéristique.
Ils se rendaient compte qu'un tel projet les dépassait: né d'un charisme donné par Dieu, à travers le mouvement des Focolari, il était lui-même, par conséquent, au moins dans une certaine mesure, une oeuvre de Dieu. Et ceci impliquait que l'attention à l'homme, individuellement et collectivement, ne pouvait se limiter à faire de lui le destinataire des bénéfices de l'entreprise. Tout homme en contact avec l'entreprise, devait lui aussi être pris en compte, avec ses besoins et ses aspirations, dans toutes les étapes qui aboutissaient à ces bénéfices.
"Tout homme", cela signifait, concrètement, aussi bien le client qui était en droit de se voir proposer des services et des produits de qualité, que le fournisseur à qui était dûe une collaboration équitable. Cela voulait également dire: traiter l'employé avec justice; ne pas détériorer l'environnement par des procédés polluants; instaurer un rapport positif avec la concurrence; contribuer, enfin, au bien commun en payant les impôts légaux.
En 1996, les entrepreneurs participant à l'Economie de Communion, exprimaient tout ceci dans un document intitulé "Les orientations fondamentales d'une entreprise d'Economie de Communion". Un certain nombre d'entreprises ont d'ailleurs voulu insérer ce document dans leurs statuts.
Les entreprises d'Economie de Communion:
Les entreprises créées pour réaliser ce projet comme celles qui y ont adhéré par la suite sont aujourd'hui au nombre de 764. On en compte 249 en Italie, une vingtaine en France et 212 dans le reste de l'Europe, dont 60 dans les pays d'Europe de l'Est. En Amérique latine, leur nombre s'élève à 176, en Argentine et au Brésil, pour la plupart. Il y en a 45 en Amérique du Nord, 36 en Asie, 15 en Australie, 9 en Afrique et 2 au Proche-Orient.
Il s'agit, dans l'ensemble, de P.M.E., même si une dizaine d'entre elles emploient plus de cent personnes. 194 sont orientées vers la production, 161 vers le commerce et 327 vers d'autres secteurs d'activités.
Comme la présence de pôles de production dans le voisinage des cités-pilotes du mouvement constitue un élément essentiel du projet, plusieurs sociétés par actions sont nées ces dernières années, qui permettent, selon l'expression de Chiara Lubich, à ceux qui sont "pauvres mais nombreux", de participer par un actionnariat diffus à des sociétés ayant pour but d'acquérir et d'urbaniser des terrains et d'y construire les bâtiments indispensables.
Au Brésil, la société anonyme ESPRI, a préparé le bâti du Pôle Spartaco, près de la cité-pilote Araceli, qui compte aujourd'hui 3300 actionnaires, dont la plupart sont de familles brésiliennes modestes. Elle est à ce jour la société brésilienne par participation ayant le plus grand nombre d'actionnaires.
De la même façon, l'Argentine a vu la naissance de UNIDESA, les Etats-Unis celle NuSo.Park et l'Italie celle de EDC. Toutes trois sont nées dans le but de lancer des pôles de production autour de leurs cités-pilotes respectives. D'autres, d'ailleurs sont en voie de constitution: nous pensons, entre autres, à la France.
Actuellement, le pôle de production le plus développé est Spartaco, à Araceli (Brésil). On y trouve 9 entreprises, dont 6 sur le terrain aménagé par la Société Anonyme ESPRI. Sa situation à proximité de la cité-pilote lui a attiré l'intérêt d'entrepreneurs et d'hommes politiques du Brésil et d'autres pays d'Amérique Latine, ainsi que celui d'économistes de plusieurs parties du monde. Les médias brésiliens le mentionnent fréquemment, de même que les instituts économiques d'Etat du pays. Il est vu comme un exemple concret, innovant et efficace d'une pratique économique qui valorise le facteur humain.
La dimension de la communion. Le centuple:
Si l'on parcourt le texte "Orientations pour une Entreprise d'Economie de communion", on perçoit que pour réaliser une économie de communion il ne suffit pas d'observer un comportement correct du point de vue éthique. Un agir pour ainsi dire "communionnel" demande d'établir avec les fournisseurs, les clients, les concurrents et les diverses administrations des rapports positifs: de coopération avec les organismes d'état ainsi qu'avec les autres entreprises présentes sur le secteur. L'attention à la dimension de la communauté internationale est également essentielle.
La mise en commun des bénéfices, on le voit, n'est que la partie visible de l'iceberg, sa partie immergée étant une communion de vie qui engage toute la vie de l'entreprise. Un agir économique informé par la "communion" demande que l'on cherche, en respectant le rôle et la dignité de chaque personne, une ouverture amicale et désintéressée envers tous, à l'intérieur de l'entreprise comme à l'extérieur de celle-ci. Ce qui vaut aussi pour les personnes en situation de précarité auxquelles le partage des bénéfices apportent une aide.
Cette communion, si elle est authentique, apporte ou renouvelle la présence du divin sur notre lieu de travail lui-même. C'est ce que nous pensons. Nous pensons aussi que si nous sommes ouverts à l'autre, sans arrière-pensée ni calcul, notre interlocuteur, réciproquement, nous offrira ouverture et désintéressement. Parfois, cette réponse nous arrive de la part de celui vers qui on a fait le premier pas, pour l'aimer. Mais, même quand ce n'est pas le cas, cette réponse nous est garantie par le Père céleste, qui à promis le centuple à ceux qui agissent de cette façon.
Le centuple: une nouveauté pour l'économie d'entreprise. Il se manifeste, en particulier, quand on a fait des choix difficiles, impliquant, par conséquent, des coûts plus élevés ou encore le renoncement à des gains faciles. Lorsque ces choix sont vécus jusqu'au bout, ils se révèlent capables d'induire un développement économique, une capacité de l'entreprise, qui dépassent l'ordinaire.
Il me revient en mémoire juste un exemple, mais il est possible que ceux qui prendront la parole après moi en donneront d'autres. Dans la banque où elle travaillait, au Brésil, une experte financière, a quitté un poste stable et bien rémunéré pour mettre en route une affaire de détergents, de production artisanale, avec quelques associées, et avec un capital minime. Ayant démarré dans un sous-sol, l'entreprise parvient assez rapidement à créer un réseau commercial à travers tout le Brésil et à réaliser sur le site du Pôle Spartaco une production de niveau industriel, à laquelle s'ajoute une entreprise de conteneurs en plastique qu'elle utilise pour son conditionnement. En dépit de la concurrence de gros producteurs, la qualité de ses produits ainsi que le "fair-play" des rapports qu'elle entretient avec ses fournisseurs et avec ses clients, lui ouvrent le débouché des plus grands supermarchés brésiliens.
Les pauvres:
Les pauvres, tels qu'ils apparaissent dans notre projet, ne sont pas une masse indistincte de nécessiteux qu'il faudrait aider pour soulager notre conscience. Ils sont totalement insérés dans un projet qui est né pour eux. Ils font partie de cette communion, même si, pour un temps, ils ne peuvent offrir que leurs besoins, ce qui est plus difficile que de partager une richesse superflue.
Il s'agit de personnes qui, comme nous, ont fait le choix d'une culture de communion. Des personnes souriantes, pleines de dignité, fières d'êtres enfants de Dieu. Des personnes qui, à la suite de différentes circonstances, trop fréquentes dans le monde d'aujourd'hui, malheureusement, vivent dans l'angoisse du lendemain, ne sachant pas comment ils donneront à manger à leurs enfants, si leur maisonnette, voire leur baraque, ressemblera un jour à une maison, si leurs enfants pourront continuer à étudier, si cette maladie, dont le traitement est coûteux, et donc toujours remis à plus tard, pourra enfin être guérie, ou encore si le père de famille pourra trouver un emploi.
Chiara Lubich nous rappelle que ces pauvres-là sont pour nous une présence particulière de Jésus, qui mérite notre amour et qui nous répétera un jour: "J'avais faim, j'étais nu, j'étais sans domicile, ou dans une maison en ruine... et vous...". Nous connaissons la suite.
La première forme de centuple qui se présente à celui qui partage ses bénéfices, c'est justement de voir comment ils sont reçus: l'enveloppe contenant quelques billets n'est jamais accueillie comme la contribution d'une organisation philanthropique, mais toujours comme une réponse de Dieu qui n'abandonne jamais ses enfants. Cet argent, qui n'était que matérialité, devient quelque chose de sacré, et il est reçu comme tel.
Une jeune brésilienne, qui avait reçu l'aide qui devait lui permettre de prendre le bus chaque jour pour aller à l'école, ayant choisi d'y aller, de temps en temps, à pied, avait tenu à faire circuler l'argent économisé pour qu'il serve à d'autres.
Une femme africaine avait été blessée par la foudre qui, en outre, avait détruit la toiture de sa maison. Beaucoup lui conseillaient d'aller voir le sorcier pour la délivrer du "mauvais oeil". A sa sortie d'hôpital, elle constate que, grâce à l'aide de l'Economie de Communion, son toit avait déjà été réparé. Tout ce qu'elle avait fait, c'était d'avoir mis sa confiance en Dieu.
Economie de Communion et marché:
Si l'on considère l'expérience de l'Economie de Communion à travers l'histoire, on constate qu'elle s'inscrit dans une certaine continuité avec d'autres expériences de solidarité économique. Pensons aux "réductions" des Jésuites, en Amérique du Sud, aux Monts-de-Piété des cités de la fin du Moyen-Age, à quelques expériences économiques issues des Eglises réformées, et, surtout, au grand mouvement des coopératives, où le terme "mutualité" rappelle beaucoup celui de "communion". N'oublions pas non plus le "tiers-secteur", c'est-à-dire les activités de production issues de motivations éthiques ou idéales.
Au regard de ces différentes expériences, l'Economie de Communion a une caractéristique propre: son idée de l'activité économique, de l'activité de marché et d'entreprise, a plus d'affinités avec certains économistes classiques du XVIIIe siècle qu'avec la vision qui prévaut aujourd'hui. Nombre de ces premiers économistes, en effet, voyaient le marché comme un moment qualifiant de la vie civile, de la vie sociale. A leurs yeux, le marché construisait des rapports positifs de réciprocité: il ne les détruisait pas.
L'Economie de Communion rappelle l'activité économique et le marché à leur vocation originelle: être des lieux de rencontre entre des personnes libres, qui, sans aller jusqu'à impliquer des dimensions plus profondes de leurs diversités humaines, peuvent se rencontrer sur un mode positif et pacifique - rappelons que, aujourd'hui comme hier, l'autre manière, pour l'homme, de rencontrer l'homme sans amour, c'est le conflit et la guerre.
Voilà pourquoi il ne faudra pas s'attendre, de la part de l'Economie de Communion, à une condamnation radicale de l'entreprise et du marché. Elle lance plutôt un avertissement afin que le marché et l'entreprise soient des lieux qui créent un bien-être authentique, une véritable rencontre entre les hommes. Elle est aux antipodes de la conception du marché comme règne de l'efficience d'où sont exclues les notions de partage et de don, et qui ne croise jamais le chemin de la solidarité.
Nombreuses sont le expériences d'économie "sociale" ou "civile" qui ont tenté de faire en sorte que l'efficience et la solidarité fassent bon ménage. Dans l'Economie de Communion, cette dimension est au coeur même du projet. C'est pourquoi, d'ores et déjà, plusieurs économistes la considèrent comme le fer de lance de tout le mouvement dit d' "économie sociale", qui sur des modes divers, s'oriente clairement dans cette direction.
L'Economie de Communion propose donc une activité économique dans laquelle des entreprises totalement insérées dans l'économie de marché, créent leur espace interne de partage et de don, avec des caractéristiques essentielles, comme l'échange par exemple.
Dans le même temps, d'autres intuitions commencent à se faire jour au niveau théorique. On entrevoit les prémices d'une doctrine économique qui sera éclairée par la pratique de l'Economie de Communion, et dans laquelle les relations en tant que biens, le bonheur, la rationalité de la pratique économique, et même la Providence auront leur place.
L'amitié, par exemple, est un bien relationnel classique, mais qui se trouve souvent en conflit avec d'autres catégories de biens, que l'on pourrait appeler positionnels: ils sont désirés en fonction de la position sociale que leur consommation permet d'occuper. Le marché a fort bien compris que l'être humain recherche le regard de l'autre, qu'il a besoin de son approbation. Il "vend" donc cela en offrant des biens positionnels: la montre prestigieuse, le portable dernier cri, la voiture sport, qu permettent de se distinguer du groupe, mais d'une manière qui contribue à détruire les biens relationnels, puisque l'on éloigne l'autre au lieu de se rapprocher de lui.
Le bonheur, que tout homme recherche, dépend en très grande partie de la qualité des rapports interpersonnels et donc des "biens relationnels". L'augmentation des revenus et de la richesse conduit à une consommation croissante des biens positionnels et à la désagrégation des biens relationnels. Et l'on a le paradoxe suivant que la richesse diminue le bonheur au lieu de le faire grandir. Si on peut être riche tout seul, on ne peut, en revanche, être heureux sans l'autre, sans la relation aux autres.
Les premiers économistes percevaient déjà que, pour atteindre des objectifs élevés, comme le bonheur ou la réciprocité, il fallait abandonner la logique du "calcul", relevant d'une certaine forme de rationalité, pour insérer dans le comportement des éléments de gratuité et de don. La réciprocité est indispensable au bonheur, c'est certain. Mais, si nous exigeons de l'autre cette réciprocité, elle n'advient pas. Ainsi, les rapports sociaux authentiques ont une nature "paradoxale", peut-on dire: d'un côté il n'existe pas de bonheur sans un acte gratuit et désintéressé d'ouverture à l'autre; mais, par ailleurs, nous avons besoin, pour être heureux, d'un retour, d'une réciprocité, que, toutefois, nous ne pouvons exiger de l'autre.
La Providence est une idée inédite dans le domaine de la réflexion économique. Elle est fondamentale dans l'Economie de Communion. Les théories économiques récentes qui essaient de creuser les rapports qu'entretient l'économie avec la confiance, nous offrent déjà quelques éléments conceptuels qui nous permettront une approche de la "logique" providentielle. Quant au caractère fondamental de la confiance dans le domaine économique, il suffit d'ouvrir le journal pour voir combien la récession économique mondiale est liée à la baisse de confiance provoquée par des actions terroristes.
Cet essai de compréhension et d'explication de l'action de la "providence" dans la vie économique ne signifie pas pour autant renoncer à une analyse raisonnable des faits et de la vie dans leur cohérence. Un patron expérimente le "centuple", l'action de Dieu dans la vie de son entreprise, parce qu'il a cru à la logique de l'évangile au moment d'un choix difficile. Mais on peut également lire ces faits avec une autre grille: en remontant la chaîne des faits, des actes de confiance posés, et des rapports humains qui ont abouti à ce résultat. Par conséquent, quand un chef d'entreprise a vraiment confiance en Dieu, quand il entre dans la logique de l'Evangile et croit à la justice, Dieu envoie, selon sa promesse, le centuple, la "surabondance" et cela en touchant le coeur de la personne qu'il fallait.
De la microéconomie à la macroéconomie:
L'une des caractéristiques fondamentales du charisme de l'Unité, c'est de tendre à ce "que tous soient un", c'est-à-dire à la fraternité universelle. Et l'une des motivations essentielles de ceux qui travaillent dans l'Economie de Communion réside dans la conscience d'agir pour fair advenir une nouvelle culture, la "culture de l'amour", seule en mesure d'offrir une réponse concrète aux souffrances de l'humanité.
Chiara Lubich et les membres du mouvement ont saisi toutes les occasions possibles pour cela, comme celle qu'a constitué la création d'une ONG, New Humanity dont je suis le représentant, pour dialoguer, à l'échelle mondiale, sur tous ces thèmes avec la société, les universités, et le monde de la culture et de l'éducation.
En Europe, aux Etats-Unis, en Asie et en Amérique Latine, de nombreux congrès se sont tenus au cours desquels on n'a pas seulement présenté l'Economie de Communion, mais on a également formulé des propositions politiques et économiques. L'un des derniers congrès en date a été la rencontre, ces jours-ci, des mille maires d'Europe, avec Chiara Lubich et Romano Prodi, à Innsbrück. Certaines de ces propositions ont été soumises au Conseil Economique et Social des Nations Unies, auprès duquel notre ONG jouit d'un Statut Spécial de Consultation. Citons celles sur l'utilisation mondiale des matières premières, sur les spéculations boursières ou sur la dette extérieure des pays en voie de développement.
New Humanity, à la suite du symposium qu'elle a tenu en août 2000 au siège des Nations-Unies, et où elle a exprimé ses propositions, s'est vue suggérer par des fonctionnaires de l'O.N.U. d'inviter les diverses ONG internationales, ainsi que des mouvements de jeunes appartenant à plusieurs églises, à en débattre à Gênes, au mois de juin 2001, juste avant le sommet du G8.
De ce congrès est issu ce que l'on appelle "Le Document de Gênes". Il a été présenté et accueilli avec intérêt par les Nations-Unies, par les responsables des gouvernements ayant participé au G8 et ceux d'autres grandes nations. Nos mouvements de jeunes continuent de les diffuser à travers le monde.
Le propositions qu'il contient sont nées précisément de l'expérience de l'Economie de Communion qui montre que c'est l'amour, que c'est le don, qui permettent la réalisation de la personne et conduisent à la paix intérieure et même au développement économique.
C'est parce que cette expérience existe que nous avons eu le courage d'aller jusqu'à proposer des solutions macroéconomiques basées sur la logique du don et de la communion. Afin de permettre à tous les jeunes du monde de manger à leur faim, de conserver la santé et d'étudier, et, par voie de conséquence, d'espérer en l'avenir, nous avons proposé aux entreprises comme aux personnes privées de verser librement 0,5 pour mille de leurs transactions à un Fonds des Jeunes du Monde, remboursable au bout de trente ans, grâce à l'investissement d'un tiers des fonds en actions de grandes entreprises.
S'il recueillait une adhésion universelle, ce Fonds pourrait rassembler un milliard de dollars par jour, et le réinvestissement en actions du tiers de la somme, mis de côté, ferait de lui un actionnaire important de ces sociétés, et qui serait en mesure d'orienter le management vers des comportements soucieux de la responsabilité sociale et environnementale plus productifs dans le long terme.
Après le 11 septembre, l'histoire montre que pour contenir la pression des peuples exclus du développement, il ne suffira plus désormais de distribuer quelques aides internationales, ni de disposer d'armées puissantes. Il faudra trouver des voies nouvelles pour réduire les déséquilibres économiques de la planète, ce que le monde d'aujourd'hui semble culturellement incapable de faire.
A la base de l'Economie de Communion, il y a une dimension culturelle essentielle: la fraternité universelle, l'ouverture à l'autre, la prise en compte de l'autre. A notre avis, il n'y a que cela qui puisse faire contrepoids à la logique des armées, de l'économie et de la terreur.
La culture du don et la communion
en tant que dimensions de l'économie
Vera Aráujo
Paris, 2 décembre 2001
Le seul fait que ce colloque sur l'Economie de communion se déroule sous l'égide de l'UNESCO, et dans son enceinte, [à l'UNESCO et sous son égide], suppose que dans nos travaux nous portions une attention spéciale à l'aspect culturel de ce projet.
Un second élément, de signification identique, est le processus de mondialisation dont les effets se font partout ressentir et qui exige, et exigera toujours plus à l'avenir, une réflexion à la hauteur de la complexité et de l'ampleur du problème.
On est frappé, en effet, de devoir admettre que la mondialisation constitue un phénomène de globalisation croissante de toutes les dimensions de la vie humaine. Née comme une initiative du monde de l'économie, des affaires et de la finance, du monde du marché en symbiose avec la révolution informatique, elle s'est développée dans des proportions démesurées, telle une figure mythique, assimilant dans sa marche en avant économie et travail, politique et information, culture et éthique.
Réfléchir sur la mondialisation est donc un exercice de plus en plus difficile et ardu, car elle connaît un développement vertigineux qui dépasse le rythme des processus logiques et rationnels et les [simples] capacités humaines.
Mon propos n'est pas d'entrer dans une réflexion sur ce point. Je me bornerai à relever et à souligner un aspect qui me permet de mieux expliquer les soubassements culturels de l'Economie de communion.
Il apparaît de plus en plus évident &endash; me semble-t-il &endash; que non seulement la mondialisation échappe à l'éthique, mais que l'éthique elle-même devient un sous-produit de la mondialisation ; ce qui signifie que l'éthique de la mondialisation ne se fonde plus sur l'homme et sur une culture pour l'homme, mais sur les innovations technologiques, sur la technique et sur l'efficacité.
Il nous faut donc avoir une vision et prendre une position qui encouragent les individus, les peuples et les cultures à se réapproprier leur destin et leur histoire, en prenant en main les rênes de leur propre développement et de leur croissance.
Lorsque Jean-Paul II appelle de ses v¦ux " la mondialisation de la solidarité ", il s'oriente dans cette direction et indique une voie non seulement nécessaire, mais également utile. Mondialiser les valeurs signifie recomposer les cultures fragmentaires en une diversité vivante, ouverte au dialogue et résolument tournée vers un monde uni.
Je parle, ici, d'une véritable révolution culturelle qui renverse les barrières anciennes et nouvelles et fait entrevoir un sentier étroit, inédit, dans la marche de l'humanité.
Il faut, cependant, un regard pur et pénétrant pour discerner l'unité là où dominent le conflit, la violence et l'affrontement.
Il faut être capable d'apercevoir, parmi les ombres qui enveloppent notre culture, l'aube qui se lève [réveil??? (manque-t-il un verbe ou un autre mot??? de la solitude et de la mort].
Le projet "Economie de communion dans la liberté" se place d'emblée au c¦ur même de cette problématique. Il offre en effet un modèle d'entreprise et de relations économiques qui plonge ses racines dans un projet spirituel et humaniste, celui du mouvement des Focolari. Il se réfère à des critères de valeurs tels que l'amour, la fraternité, la communion, le partage, des critères qui conduisent tout droit à la construction d'un monde uni. Ce projet se confronte, donc, avec le processus de mondialisation, là où il est le plus fragile et le plus vulnérable.
Je n'ai pas besoin de présenter le projet de l'économie de communion : cela a été fait de manière excellente dans le rapport de Mme le professeur ..... J'essaierai plutôt de m'arrêter sur le tournant anthropologique et sociologique d'où il prend appui.
La culture du don
Le processus d'humanisation est une aventure dont le caractère dramatique n'échappe à personne. Tout au long de son déroulement, il a connu et continue de connaître tour à tour succès et échecs, à travers une série de révolutions culturelles parfois très radicales.
L'homo sapiens, dans son cheminement difficile et émouvant, devient homo sapiens sapiens, puis homo faber, homo ludens, homo ridens, pour tomber dans la triste condition d'homo consumens.. La nécessité se fait toujours plus ressentir d'une conception de l'homme qui ajoute, à ses dimensions modernes de producteur et de consommateur, un quelque chose de plus qui l'aide et le pousse à s'ouvrir à l'autre et le libère du repli sur soi et de l'égoïsme. Nous avons besoin d'un type d'homme que nous pouvons appeler homo donator, capable d'exercer le don, le partage, non seulement dans sa vie privée, mais également dans les actes de sa vie publique et notamment au plan économique.
A cette condition seulement nous pouvons définir une culture nouvelle, une culture qui exprime une vision de l'homme et de la société répondant aux attentes, aux désirs, aux exigences et aux besoins que pose ce moment de l'histoire.
Nous pouvons l'appeler culture du don.
La culture du don ne consiste pas à pratiquer la générosité, la bienfaisance ou la philanthropie, et encore moins à embrasser la cause du bénévolat. Elle consiste plutôt à découvrir et à vivre le don de soi et le don en biens matériels parce qu'ils sont essentiels à l'existence et à la substance mêmes des individus comme de la communauté.
La culture du don est à la base du projet de l'Economie de communion ; elle plonge ses racines dans le message évangélique de Jésus de Nazareth et dans la vision du monde que propose le christianisme.
Le Dieu de Jésus-Christ est donateur par excellence. Il est le donateur premier et ultime. Et c'est en Lui et par Lui que tous les dons nous sont distribués.
En premier lieu, il nous donne son Fils pour notre salut et notre plein accomplissement, manifestant ainsi sa générosité.
Il nous donne l'Esprit-Saint qui nous guide et nous réconforte.
Il nous donne la vie éternelle, qui est communion d'amour avec la Trinité, avec nos frères humains rachetés, et avec toute la création transformée.
Dans le charisme de l'unité des Focolari, donner est toujours synonyme d'aimer.
Et tout don de soi ou de biens matériels, fait à l'autre, jaillit de notre participation au dynamisme de la Trinité, comme l'écrit Chiara Lubich :
" J'ai compris que j'ai été créée comme un don pour mon prochain et que mon prochain a été créé par Dieu comme un don pour moi. Comme le Père, au sein de la Trinité, est tout pour le Fils et le Fils est tout pour le Père. "
L'aventure humaine se déploie et se développe dans une tension continuelle entre le moi et l'autre, entre l'affirmation radicale et égoïste de soi et l'attention à l'autre, ouvrant une dimension indispensable de la personnalité ; entre donner et garder pour soi, entre partager et accaparer.
Ainsi se profile le choix entre la culture du don et la culture de l'avoir.
La culture de l'avoir est caractéristique de la mentalité moderne ou de la société moderne et de sa complexité : gaspilleuse, jouisseuse et triste à la fois, et surtout déçue, incapable de créer des rapports profonds, de tisser des relations durables dans le temps ; une société repliée sur sa solitude. Cette société et cette culture sont le produit de l'homme individualiste et consommateur.
La culture du don se présente comme une alternative. Elle propose de ne plus centrer sa vie sur soi mais sur l'autre. Celui qui vit ainsi, porte en lui et laisse transparaître à travers tous ses actes une disposition fondamentale à donner généreusement, de sorte que toute son existence n'est que don et de don de soi incessants.
Cette culture, qui a sa source en Dieu, est cependant contenue tout entière dans la nature de l'homme. C'est une qualité essentielle de l'homme. Sans elle, il ne peut pas vivre, car sans elle, il sombre dans une solitude comparable à une seconde mort.
Dans la culture du don, la manière de donner est également importante. C'est ce qui caractérise le don, en révèle le style, la façon d'être, de se mouvoir et de se comporter. On voit émerger les qualités du don, telles qu'elles s'expriment à travers le message de l'Evangile.
Une des premières qualités du don selon l'Evangile est la gratuité. Le Christ, lorsqu'il envoie les douze en mission, leur recommande entre autres : " Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement " (Lc 10,8). Ce don exige l'absence de tout intérêt, quel qu'il soit.
Tous les actes de don ne sont donc pas des dons véritables. Seul, le don désintéressé est conforme à celui de l'Evangile.
Une autre qualité de ce don est la joie.
Dans sa seconde lettre aux Corinthiens, Paul invite tous les membres de la communauté à une collecte en faveur des pauvres de Jérusalem ; il écrit : " Que chacun donne selon la décision de son coeur, sans chagrin ni contrainte, car Dieu aime celui qui donne avec joie " (2Cor 9,7).
Il faut encore donner avec largesse ; non pas chichement, de manière calculée, mais avec libéralité [générosité].
Dans cette même lettre aux Corinthiens, Paul écrit encore : " Dieu a le pouvoir de vous combler de toutes sortes de grâces, pour que, disposant toujours et en tout du nécessaire, vous ayez encore du superflu pour toute ¦uvre bonne. Comme il est écrit : " Il a distribué, il a donné aux pauvres, sa justice demeure à jamais "." (2Cor 9,8-9).
Le paradigme de la communion [remarque : le terme 'paradigme' sera-t-il compris de tous?]
Dans l'art de donner, les relations humaines, vécues comme un don ininterrompu et comme un don de soi continu, deviennent réciproques. En effet, elles s'orientent inévitablement vers la communion, qui est synonyme d'unité. De même, l'acte de donner et de partager les biens, qu'ils soient spirituels ou matériels, aboutit à la communion, une communion qui tend à instaurer et à façonner toute la vie sociale sur le modèle de la Trinité. La communion est l'essence même de la société et de la personne.
- la dimension spirituelle
La communion trouve sa source dans la communion de vie de Dieu lui-même, au sein de la Trinité qui est communion d'amour entre les trois Personnes.
La communion trinitaire est donc le fondement ontologique de la communion sous toutes ses formes et lui confère substance et vie.
Jean-Paul II affirme, dans sa lettre encyclique Sollicitudo Rei Socialis :
" A la lumière de la foi (...), prenant conscience que tous les hommes sont fils du même père qui est Dieu, frères dans le Christ," fils dans le Fils " et sous la présence et l'action vivifiante de l'Esprit-Saint, nous regarderons le monde selon un critère nouveau pour l'interpréter. Au-delà des liens humains et naturels, si forts et si étroits, la lumière de la foi nous fait entrevoir un nouveau modèle d'unité du genre humain dont la solidarité doit s'inspirer en dernière instance. Ce modèle suprême d'unité, qui reflète la vie intime de Dieu, Un en trois Personnes, est ce que nous, chrétiens, désignons par le terme de communion " (n° 40). [prendre une traduction "officielle" - que je ne suis pas sûre d'avoir]
Le grand théologien Klaus Hemmerle, qui fut évêque d'Aix-la-Chapelle, souligne ce rapport de l'humanité avec la Trinité :
" Nous sommes insérés, en tant que personnes, dans la communion de vie et d'amour entre le Père, le Fils et l'Esprit ; mais pour autant, je ne peux plus constituer le point de départ, ni le point central ni le point final de mon être ; je ne peux vivre l'existence trinitaire que dans la réciprocité, dans le " nous " qui cependant ne dissout ni le moi ni le tu mais les constitue " .
- la dimension sociologique
La communion, c'est évident, a aussi une dimension sociologique, dans la mesure où elle est un rapport entre les hommes à tous les niveaux de la vie sociale.
Les rapports qui s'instaurent, dans le don réciproque de soi-même comme dans le don de biens matériels, constituent la communion. De la même manière, la communion, déjà implicite dans l'être de chaque personne, se concrétise et se rend visible dans l'échange des dons.
Mgr Hemmerle argumente encore :
" Cette communion, qui a sa substance au sein de Dieu, établit aussi la mesure normative et marque notre retour à une vie qui est participation à la vie même de Dieu. Le fait que nous sommes une seule chose vient ici en lumière et nous pousse à une certaine forme de concrétisation. Nous pouvons donc vivre sur le mode trinitaire, mais seulement si cela touche aussi notre portefeuille, au sens matériel comme au sens spirituel. Cela suppose que nous apprenions à posséder en commun les biens de Dieu et les biens du monde ; que nous apprenions à traiter avec les autres en partageant réellement, au lieu de nous contenter d'aumônes. Il ne s'agit pas de niveler notre participation personnelle au travail et aux biens, puisque celle-ci fait partie de ce qui apporte et garantit la vie au tout et à tous. Ce qui m'est personnel donne forme à tout, participe de tout, imprime son sceau en tout. Notre vie comme la mienne, nos biens comme mes biens, ne s'opposent ni ne s'excluent réciproquement, mais sont autant de réalités qui se contiennent mutuellement et s'impriment l'une dans l'autre " .
Cette vision de l'humanité comme communion trouve aussi un écho chez certains sociologues.
Pour Georges Gurvitch (188-1965), sociologue russe, elle est " la manifestation de l'être social réel ".
Parmi les degrés d'intensité du lien social [résultant de la] fusion partielle du Nous, il distingue trois degrés d'interaction sociale : la masse, la communauté et la communion.
" La communion représente le degré le plus élevé de l'intensité de la participation, de la force d'attraction et de la profondeur de fusion du Nous. Ses membres ne ressentent qu'une pression infime. Il s'agit du " nous " le plus profond, et ses participants l'éprouvent comme un " affranchissement " de toute pesanteur sociale ou individuelle. La communion suppose la participation pleine, totale, sans réserves ni obstacles, au "nous" " .
Dans la communion " l'immanence réciproque entre les Moi, les Autres et le Nous, se trouve à son point le plus haut ". Non seulement, mais " les participants d'une communion se sentent comme soulevés par un souffle libérateur qui élimine tous les obstacles et les affranchit d'eux-mêmes comme de tous les autres liens sociaux qui pourraient leur créer des entraves " .
D'autres sociologues commencent à percevoir la communion comme un paradigme valable pour interpréter, comprendre et expliquer les relations sociales.
Aussi, une société de communion, si elle s'inspire du modèle de la Trinité de Dieu, n'est pas une simple aspiration et encore moins une abstraction.
Elle est l'exigence impérieuse, ressentie en de nombreux secteurs d'inspiration chrétienne, d'avoir la Trinité pour principe et source d'une société nouvelle.
Reconnaître la communion comme principe, signifie adopter la communion, qui est unité, comme paradigme pour la création de nouveaux schémas de lecture, de compréhension et d'interprétation de la réalité sociale, afin de développer une théorie capable d'expliciter les rapports nouveaux qui se créent dans la société.
La reconnaître comme source, c'est l'utiliser comme paradigme pouvant imprimer une nouvelle orientation à l'histoire dans sa complexité et comme dimension caractérisant les relations interpersonnelles, sociales, au sein des systèmes, des structures et des institutions, selon ces valeurs et ces principes nouveaux que sont l'amour, le don, le partage, la confiance, l'écoute, le dialogue.
Unité et communion, donc, afin de composer les différences de tous ordres non pas en une nouvelle synthèse, mais, précisément, en communion. Cette communion sera le ciment d'un pluralisme recherché et reconnu comme un bien en soi et une richesse pour tous. Elle fera grandir la participation comme moteur de la vie sociale ; elle fortifiera la liberté comme expression d'une humanité mature, capable de gérer ses sentiments et son action de façon harmonieuse. Elle pourra, enfin irriguer une pratique sociale fondée sur la vie de communion, en tous lieux et à tous les niveaux et dans toutes les dimensions : des droits de l'homme à l'économie, de la justice à la santé, de l'art aux moyens de communication, de la culture à la politique et ainsi de suite.
- la dimension économique
Un vaste effort est déployé, il est vrai, pour dépasser le caractère radical de l'individualisme méthodologique et du collectivisme globalisant - il suffit de penser au mouvement anti-utilitariste des sciences sociales. Il est également vrai qu'un effort similaire est présent aussi en économie.
Au cours des dernières décennies, on évoque avec insistance un " troisième secteur ". Celui-ci se distingue par un discours et une pratique économique intégrant des thèmes et des valeurs qui ne trouvent pas place dans l'économie de marché : le personnalisme, la solidarité, le partage, la gratuité, etc.
L'Economie de communion navigue, elle aussi, dans cette direction. Bien plus, elle propose d'intégrer la communion comme dimension pouvant caractériser l'action économique. En effet, les entreprises elles-mêmes, dans leurs structures et leurs articulations internes, et les acteurs économiques agissant en leur sein ou se rapportant à elles, sont appelés et invités à créer la communion.
Ce but n'est pas impossible à atteindre, car il part d'un constat : la nécessité absolue d'un changement profond s'impose avec urgence dans l'économie. L'économie, en effet, est une dimension importante où l'être humain s'exprime. La recherche d'une société qui développe toujours plus la " civilité ", la participation, l'harmonie &endash; en un mot : une société capable de créer les conditions du bonheur et du bien-être des personnes, des communautés et des peuples - exige d'aller au-delà de cette économie égoïste, conflictuelle, faite de compétition impitoyable, sans règles, agressive, aliénante... Des voix s'élèvent de plus en plus nombreuses pour appeler à plus de solidarité, plus d'intégration et d'interaction, plus de dialogue, plus d'écoute des différents points de vue. Et ceci démontre combien l'Economie de communion est actuelle.
Pour conclure, nous pouvons dire que l'Economie de communion, pour s'affirmer, a besoin d'hommes nouveaux, capables de pratiquer la culture du don et, en même temps, elle a la capacité, en tant que structure économique, en tant qu'entreprise, de répandre la communion.
Il s'agit d'opérer un saut de qualité qui puisse exercer une poussée afin de provoquer l'avènement d'une société meilleure, plus humaine et plus humanisante, une société sachant accueillir et faire place à des hommes et des femmes davantage reconnus dans leur dignité.
Discours pour le colloque du 2 décembre 2001 sur
" L'économie de communion ", UNESCO
Christina von Furstenberg, SHS/SRP
Mesdames
Messieurs
Vous voudrez bien tout d'abord excuser l'absence de M. Ali Kazancigil : à son grand regret, il ne peut ouvrir ce colloque et vous dire lui-même combien il en apprécie et l'esprit et la réalité.. Il y a au sein du Programme MOST, dans le cadre duquel s'inscrit cette journée, une réelle identité de vue au sujet de votre action.
Je prononçais à l'instant les mots esprit et réalité, deux termes que la vie moderne fait de plus en plus s'entrechoquer voire se contredire, sans doute parce qu'elle y voit deux mondes résolument antagonistes alors qu'ils ne sont que différents et interviennent à des niveaux complémentaires. La preuve en est que votre projet, démentant les détracteurs qui en prédisaient l'échec, a soudé ces deux concepts d'esprit et réalité de manière à la fois inédite et convaincante et que depuis dix ans, l'économie de communion, telle que vous la concevez et la vivez, se développe et fait partout de nouveaux adeptes.
Comment s'établit-elle à cette charnière et comment avez-vous résolu cette difficile équation, de rapprocher et d'unir ces deux concepts?
D'un côté, la réalité qui vous contraint à prendre en compte des chiffres, des produits, des concurrents. L'entreprise a des impératifs de gestion précis, que tout dirigeant ne peut méconnaître; les exemples relevés montrent que jamais vous ne les perdez de vue. L'entreprise se doit aussi d'être efficace pour dégager des bénéfices, ces bénéfices que vous partagez équitablement en trois, ou dit autrement, que vous partagez de manière " trinitaire ", un mot au sens doublement explicite dans votre cas. L'entreprise, de plus, ne croît qu'à condition de s'ancrer dans le marché, sinon elle régresse et disparaît, entraînant dans sa perte des hommes et, ce qui est plus grave, leurs espoirs. Toutes vos réalisations s'intègrent dans le tissu social et le vivifient. Nous sommes donc bien là dans le concret, le tangible et ainsi que vous le soulignez, dans " le substantiellement positif ".
Mais par l'esprit, en second lieu, vous vous rattachez à d'autres commandements, à une vision radicalement neuve de l'homme, non pas seulement client et source de profit, mais en tant que personne capable de partage, médiatrice pour ses semblables de bien-être, de croissance intellectuelle ou morale, mieux encore, de dignité. Nous abordons cette fois sur les rives d'un domaine où la réciprocité n'est plus la seule règle admise, nous entrons dans une logique où rien de ce qui s'échange ne se chiffre obligatoirement. Nous sommes dans ce qui guide votre démarche, la légitime et l'unifie : le don gratuit. Madame Chiara Lubich, la fondatrice il y aura bientôt cinquante ans des Focolari, insiste régulièrement sur la promotion de cet idéal et a très récemment évoqué ce double aspect sous lequel votre Mouvement se présente et agit, " l'aspect terrestre et l'aspect céleste ".
Depuis 1991, gardant un point d'équilibre entre être et avoir, vous proposez à tous ceux que tente cette aventure une nouvelle forme d'entreprendre qui introduit le spirituel au c¦ur de l'économique, qui modifie les rapports entre partenaires et les place sur un même terrain de confiance et de générosité réciproques. Rien d'utopique dans cette alliance, rien dans cette démarche, dit encore Madame Lubich, qui soit " ardu ou héroïque,... " cette exigence étant naturelle à l'homme, croyant ou non, car inscrite au plus profond de son être ".
J'aimerais ici faire une exploration du champ philosophique de cette démarche, exploration qui d'ailleurs s'inscrit dans les préoccupations du Secteur des sciences sociales et humaines que je représente. La générosité est la vertu du don. Don d'argent par quoi elle touche à la libéralité, don de soi par quoi elle touche à la magnanimité, voire au sacrifice. Mais on ne peut donner que ce qu'on possède, et à condition seulement de n'en être pas possédé. La générosité est en cela indissociable d'une forme de liberté ou de maîtrise de soi, qui sera, chez Descartes, l'essentiel de son contenu. De quoi s'agit-il? D'une passion et, tout à la fois, d'une vertu. La définition en est donnée dans un article fameux du Traité des passions. La générosité est à la fois conscience de sa propre liberté (ou de soi-même comme libre et responsable), et ferme résolution d'en bien user. Conscience et confiance, donc : conscience d'être libre, confiance en l'usage qu'on en fera. C'est pourquoi la générosité produit l'estime de soi, qui en est plutôt la conséquence que le principe. Le principe, c'est la volonté et elle seule : être généreux, c'est se savoir libre de bien agir, et se vouloir tel. Volonté toujours nécessaire, pour Descartes, et toujours suffisante si elle est effective. L'homme généreux n'est pas prisonnier de ses affects, ni de soi : maître de lui, au contraire, et pour cela sans excuses et n'en cherchant pas. La volonté lui suffit. La vertu lui suffit. En quoi cela rejoint la générosité au sens ordinaire du terme, c'est ce qu'explique l'article précité :
" Ceux qui sont généreux en cette façon sont naturellement portés à faire de grandes choses, et toutefois à ne rien entreprendre dont ils ne se sentent capables. Et parce qu'ils n'estiment rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes et de mépriser leur propre intérêt, pour ce sujet ils sont toujours parfaitement courtois, affables et officieux envers un chacun. Et avec cela ils sont entièrement maîtres de leurs passions, particulièrement des désirs, de la jalousie et de l'envieŠ " (fin de citation).
La générosité est le contraire de l'égoïsme, comme la magnanimité l'est de la petitesse. Ces deux vertus n'en font qu'une, comme ces deux défauts n'en font qu'un seul vice.
Mesdames, Messieurs
Après cette excursion dans la philosophie qui étaie votre démarche, j'aimerais revenir à votre action directe et ses liens avec l'action de l'UNESCO. Je souhaiterais évoquer dans ce contexte, une dimension particulièrement importante du dialogue entre les civilisations tel que vous le pratiquez: le dialogue inter-religieux, qui implique le dialogue avec les autres religions, mais également au sein d'une même religion. Celui-ci s'inscrit non seulement dans l'esprit de l'Année des Nations Unies pour le dialogue entre les civilisations, mais aussi dans celui de l'Année internationale de la mobilisation contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance, thèmes centraux de la Conférence internationale qui s'est tenue à Durban, il y a trois mois.
En effet, la question essentielle que soulève tant le dialogue entre les civilisations que le combat contre le racisme et les exclusions est celle de la place de l'éthique dans les relations entre les sociétés, les peuples et les individus. Cette question est particulièrement significative face aux enjeux humains et sociaux de la mondialisation. La spiritualité est une source profonde de l'éthique. Et l'éthique est au fondement de toute l'action de l'UENSCO. Un des objectifs du dialogue inter-religieux est de mettre en lumière les dynamiques d'interaction entre les traditions spirituelles et leurs cultures spécifiques, en soulignant les contributions et les emprunts qui se sont produits entre elles, à travers la découverte d'un héritage commun et le partage des valeurs. Il devient donc nécessaire d'unir nos efforts par des actions conjointes pour réinventer des formes de " vivre ensemble' " des peuples dont le vécu conflictuel ou convivial construit la mémoire collective.
L'UNESCO, à travers son Programme de dialogue inter-religieux " Convergences spirituelles et dialogue interculturel ", oeuvre pour que le dialogue des cultures, des religions et de traditions spirituelles nourrisse les objectifs fondamentaux de la construction de la paix, de la sécurité, et du développement durable. Ce dialogue contribue de façon significative à la réflexion sur des questions essentielles et actuelles telles que la paix, la globalisation, les droits de l'homme, la démocratie, le développement, les clôtures identitaires et religieuses.
Et finalement, pour ce qui est l'action de mon Secteur de tutelle, les Sciences sociales et humaines, et en particulier, du Programme MOST, acronyme anglais pour la gestion des transformations sociales , il est, come vous-même, engagé dans le grand combat contre la pauvreté.
Le Programme MOST est un espace d'échange de connaissances sur les transformations sociales contemporaines majeures. Créé en 1994, il favorise la recherche comparative internationale et vise à développer la connaissance des transformations sociales, à établir des liens durables entre les chercheurs et les décideurs politiques, à renforcer les capacités scientifiques, professionnelles et institutionnelles notamment dans les pays en voie de développement. Par ses activités et ses projets, il aborde des sujets tels que les sociétés multiculturelles et multiethniques, la croissance urbaine, la mondialisation et la gouvernance, et comme thème unificateur, le développement durable.
Il convient ici de souligner une action particulière, l'Alliance pour un développement social durable, créée il y a deux ans dans le cadre du Programme MOST. L'Alliance a la vocation de traiter dans leurs applications concrètes auprès du secteur privé certains des sujets que je viens d'évoquer, en analysant les enjeux de la mondialisation, en capitalisant informations et expériences provenant de tous les horizons, en parrainant des actions productrices de bien commun et en identifiant les innovations qui participent à la lutte contre la pauvreté et l'exclusion. Ses secteurs d'observation et d'action sont vastes, que ce soit l'éducation et l'insertion, l'environnement, le rôle des habitants face aux mutations des villes ou encore la fracture numérique. Le 5ème rencontre de l'Alliance se tiendra le 13 décembre 2001 à l'UNESCO et je vous y convie cordialement.
Forte de tant de visions partagées, l'UNESCO se félicite d'accueillir votre mouvement aujourd'hui dans sa maison.
Votre ONG Humanité Nouvelle, expression concrète et dynamique dans le domaine économique et social des Focolari, a su en définitive créer une chaîne qui relie maillon après maillon des personnes et des groupes accordés sur un projet commun. Si au même titre que pour toute organisation, vous avez à faire un bilan en quelque sorte statistique, les résultats obtenus à ce jour ont de quoi vous entretenir dans une grande fierté.. Mais en faisant vos comptes, vous allez aussi dans une direction moins matérialiste, vous dépassez la simple arithmétique qui n'aligne que des nombres, car vos épelez, à côté d'eux, des lettres d'or qui, réunis, forment des mots auxquels nous sommes tous attachés, ceux de la solidarité et du partage, imbus d'amour pour le prochain..
L'UNESCO est donc heureuse de vous accueillir et sera attentive à suivre l'évolution de votre Mouvement et à en soutenir les progrès.
Merci de votre attention.
Colloque EDC, 2 décembre 2001
TEXTE POUR LA TABLE RONDE
1.1 Philippe Picard, peux-tu te présenter, toi et votre entreprise, et nous dire ce qui vous a poussé à participer à l'EDC ?
A ajouter : eux et l'entreprise
Marie-Annie passe un mois au Brésil en 1989 pour l'adoption d'Etienne, un enfant d'un an avec de très sérieux problèmes de santé. Elle décou-vre un pays où se mêlent richesse et pauvreté extrêmes. Elle réalise l'influence de ce dénuement matériel sur les conditions de vie des familles et le gâchis qui en dé-coule. Trop souvent les conditions précaires conditionnent une désorganisation complète de la famille et l'abandon d'enfants.
Le partage des biens devient alors pour elle une nécessité, elle voit là la seule solution, elle se sent très riche, mais comment donner? Que donner? A qui donner? Elle me fait part longuement de ce qu'elle a vécue, ressentie...
Nous en étions là quand en 1991 Chiara lance l'idée de l'EDC, pour nous c'est une évidence, L'EDC devient la solution à nos interrogations: en lien direct avec les lieux de créations des richesses (les entreprises comme la nôtre), elle apportera reconnaissance sociale, statut de la famille (les enfants deviendront des êtres hum-ains à part entière et non plus des "déchets") et elle permettra une structure cohé-rente de la société.
Comment cette solidarité avec les plus pauvres peut se concrétiser pour vous?
Je répond à cette question en me situant sur l'aspect vie de famille et non EDC au sens strict.
Notre porte reste ouverte dans la mesure du possible au plus pauvres rencontrés, bien souvent il s'agit d'une pauvreté humaine (solitude, dépression, abandon affectif...)
Il nous arrive de donner un coup de pouce ponctuel, pour régler une facture par exemple.
Ce fut aussi le choix de l'adoption et l'arrîvée de deux enfants dans la famille avec chacun des problèmes de santé. C'était pour eux la seule solution compte tenu de leur état physique et du manque de moyens dans leurs milieux d'origines.
Quelle exigence représente pour vous le fait de vivre l'EDC? Qu'est-ce que cela change pour vous?
C'est d'abord une exigence de cohérence dans l'entreprise, peut-on prétendre à des idées si elles ne sont pas reliées à des actes?
C'est rechoisir le travail dans le sens d'un épanouissement de l'ensemble des personnes travaillant dans l'entreprise ou liées à celle ci (collègue, salariés, intervenants extérieurs, moi- même ... ) et non plus pour un épanouisse-ment égoïste.
L'exigence est aussi celle du don, expérience souvent mêlée de doutes comme si le don était un "investissement" à risque, mais expérience tellement "enrichissante" et source de bonheur intérieur.
Dire concrètement le don d'une part des bénéfices ?
Le changement? Il est simple: Je ne bosse plus pour moi.
1.2 Pierre, peux-tu te présenter et nous dire ce qui t'a attiré dans l'EDC ?
Bonjour, je m'appelle Pierre Prégardien, je suis marié depuis 16 ans et j'ai cinq enfants. Je suis administrateur avec mes deux frères de la société Sprimoglass depuis 11ans. Dans la société nous transformons le verre plat et nous occupons actuellement ± 150 personnes. J'ai la responsabilité du service d'entretien et de toute la production.
J'ai entendu parler pour la première fois de l'EDC par Marie, mon épouse, il y a dix ans. Je confesse, qu'au début, j'étais un peu sceptique par rapport à cette idée, mais peu à peu, je me suis rendu compte que c'était une idée formidable !
J'ai ainsi commencé à la faire mienne en essayant de comprendre comment je pouvais l'appliquer dans notre entreprise que je gère avec mes deux autres frères. Philippe, ayant connu lui aussi l'EDC, a commencé à vivre selon cette ligne. Notre frère aîné, Vincent, travaille aussi avec nous mais ne partage pas pour le moment cet esprit dans lequel nous essayons, Philippe et moi, de porter l'entreprise de l'avant tout en restant unis à Vincent.
Tous les trois, nous avons néanmoins un désir profond qui nous unit : celui de rester toujours en unité entre nous, dans la plus grande franchise. Si dans un domaine, nous ne nous trouvons pas d'accord tout de suite - parce que nous avons aussi des tempéraments différents et que chacun de nous a une tâche spécifique - nous cherchons à ne jamais rompre cette unité et essayons de trouver la meilleure solution pour tous. Souvent nous considérons ensemble une situation déterminée pour avoir la même manière d'agir face au personnel, aux fournisseurs et même face à nos familles respectives. Pour nous c'est vraiment essentiel !
Et toi Philippe, tu es le frère de Pierre :
Pour ma part, je m'occupe d'une partie du service administratif chez Sprimoglass, mais également de la gestion d'une société informatique ,filiale de sprimoglass. Je m'occupe donc de gérer le personnel et la vente pour cette société.
En venant au contact de l'EDC, je me suis rendu compte que grâce à elle, il était possible d'avoir une justice sociale entre personnes différentes, c'est-à-dire entre les salariés et les responsables d'une entreprise. Pour moi, ce fut la réponse à un de mes problèmes : en effet, je me sentais mal à l'aise devant un ouvrier parce que je gagnais bien ma vie et lui, pour différentes circonstances, il subissait un traitement différent souvent non mérité ! Donc pour moi, un horizon nouveau s'est ouvert et me donnait beaucoup d'espérance.
Depuis que j'essaye de vivre selon l'esprit de l'EDC, ma relation vis à vis de nos employés différentes : par exemple, je les écoute avec beaucoup plus d'attention, surtout s'ils me parlent d'un de leurs problèmes qu'ils vivent soit en famille soit dans l'entreprise. Maintenant je ne peux pas faire autrement, quand j'arrive le matin, dire bonjour à chacun.
Je peux dire que la seconde chose que l'EDC m'a fait comprendre, est l'importance de se maintenir dans la plus grande légalité : c'est-à-dire d'être honnête vis à vis de l'Etat ( même si c'est pas toujours facile et qu'il faut souvent se remettre en question), être honnête aussi vis à vis du personnel.
Pierre, vous êtes 3 dirigeants pour la société, pouvez-vous donner une part de bénéfices ?
Notre entreprise grandit rapidement et nous voulons y investir une partie des bénéfices. Chaque année &endash; en tant qu'administrateurs - nous recevons tous les trois des dividendes. Avec Philippe, nous nous concertons pour voir le montant que nous donnons sur ces dividendes pour l'EDC. Cet argent est envoyé à Rome pour être redonné dans le monde entier pour les nécessités élémentaires de plus de 10 mille pauvres et pour la formation de milliers d'hommes et de femmes à la culture du don. Pour promouvoir cette façon de penser nous sponsorisons aussi de nombreuses activités relatives au mouvement des focolari, cela nous permet également de donner personnellement et de réapprendre cette nouvelle manière d'agir et de vivre en tant que responsable d'entreprise.
1.3 Catherine, explique-nous qui tu es et ce que tu fais
D'abord Catherine Sallier doit se présenter, avec la Miellerie
En 1991, lorsque Chiara Lubich a, pour la première fois, parlé de l'Economie de Communion, j'ai compris que j'attendais cela depuis toujours et que j'étais née pour le vivre : "Voilà enfin un Idéal pour lequel cela vaut la peine de développer mon entreprise au-delà de ce qui est nécessaire pour gagner ma vie".
Et avec ceux qui manquent de quelque chose ?
La solidarité avec les plus pauvres, je la vis de plusieurs façons:
- l'apiculture attire beaucoup de jeunes qui ne savent pas ce qu'ils vont faire, qui sont un peu "paumés" ou certains qui ont peu de capacités, et je suis très sollicitée pour en accueillir; chaque fois, je me dis que si j'étais à leur place, j'aimerais bien que quelqu'un me réponde favorablement...
- j'ai la chance de produire quelque chose de bon et de bénéfique à la santé... aussi les occasions ne manquent pas de partager ce que j'ai avec d'autres qui n'ont pas; et la générosité engendre bien souvent la générosité... je donne une cure de pollen et de gelée royale à une personne démunie et malade, et je reçois un sac de châtaignes... ou un bocal de cornichons, ou tout simplement un beau dessin!
- Je partage aussi sur ce que je gagne par l'entreprise.
Donc l'économie de communion pour toi ?
Il s'agit pour moi de produire des bénéfices pour les partager avec les plus pauvres certes, mais aussi de travailler de telle façon que mon milieu de travail soit un lieu privilégié où se vive la communion entre les hommes et avec la nature.
Vivre l'Economie de Communion, ça change tout; ça me donne un dynamisme qui va au-delà de toutes les difficultés, qui me donne le courage de toujours recommencer, qui me pousse à entreprendre toujours de nouveau. Je n'ai plus peur de l'avenir, consciente du fait que ce n'est pas ma volonté que je veux faire mais simplement contribuer à accomplir la création, et ce n'est pas moi qui sait comment cela peut se faire.
2.1 Pierre, dis-nous un peu plus sur ce qui se passe dans l'entreprise, avec le personnel, l'atmosphère ?
Avec le personnel j'essaye d'avoir une attitude d'ouverture, en les traitant tous de la même façon, avec la même mesure, en faisant abstraction des affinités que je pourrais avoir plus pour les uns que pour les autres. Je cherche d'agir avec droiture évitant de prendre par surprise un ouvrier par une décision improvisée. Je dois dire que c'est çà les grands changements que l'EDC a opéré en moi ; par exemple, quand l'un ou l'autre me parle, je cherche à l'écouter vraiment jusqu'au bout, m'intéressant aussi à ce qu'il vit à l'extérieur de l'entreprise, parce qu'alors chacun se sent plus valorisé comme personne. Maintenant, c'est plus spontané pour moi, lorsque j'arrive au travail le lundi matin, de demander à l'un ou l'autre : comment s'est passé dimanche sa partie de ping-pong ou sa compétition de motocross ou simplement son excursion en bicyclette...
Dans l'entreprise nous nous tutoyons tous, nous essayons de serrer la main à chaque membre du personnel que nous rencontrons durant notre journée ; anecdote : je disais bonjour à un nouveau presque chaque jour et après une dizaine de jours il demande au plus ancien qui travaillait avec lui : " dit, qui est cet ouvrier là " réponse de l'autre " c'est ton patron " et j'étais content d'être vu comme un des leur. ;tout cela permet d'avoir une relation particulière avec chacun. Je sens que tout cela est important pour créer une relation qui va au delà des clichés patron/ouvrier.
2.2 Et toi, Philippe Picard, peux-tu nous expliquer ce qui change dans les relations
internes à l'exploitation?
D'abord une précision de taille: un entrepreneur de l'EDC n'est pas toujours un surhomme. Je dois avouer en toute humilité que mon caractère de râleur, de désabusé chronique peut parfois donner une image bien peu valorisante d'un bien grand idéal.
Cependant, j'essaie de prendre le temps de la discussion avec mon collègue, de rendre la mise au courant la plus parfaite possible, de choisir dans l'unité même se cela me demande une bonne dose de patience, d'être à l'écoute au delà du travail, de créer en permanence un dialogue avec les salariés.
Mon souci permanent vise à ce que chacun s'y retrouve, à être attentif à l'organisation du travail, en étudiant les gestes et les positions les moins pénibles possibles. Souci aussi de prendre le temps pour s'arrêter ensemble et vivre un moment de convivialité, de créer une synergie qui permettant à chacun d'exprimer au mieux ses compétences, de rémunérer le travail à sa vraie valeur et donc parfois bien au delà du cadre fixé par la convention collective.
Par exemple en 94-95 l'organisation du travail était totalement revue pour que notre salarié permanent puisse s'épanouir dans des tâches plus gratifiantes. Il à accédé à la gestion du cheptel alors que moi même je me suis mis à effectuer plus de tâches ingrates (nettoyage, manutention). Ceci ma permis d'améliorer de nombreux détails qui rendent ce travail plus aisé (conception des chariots de transport, système de balayage, buses et flexibles hautes pression pour le nettoyage..). Le résultat en termes de rentabilité est flagrant car chaque tâche gagne en simplicité, rapidité et moindre pénibilité. Cette même année, la rémunération de ce salarié était revue à la hausse de manière substantielle (+20 à 25%).
Dernièrement une nouvelle personne a été embauchée pour une période de quelques mois en vue d'un contrat définitif ensuite. Le nord -est vendéen est une région à l'économie particulièrement fleurissante avec peu de chômeurs, elle était donc la seule à postuler pour ce poste et elle a bien su se vendre. Cependant la période d'essai manquait de résultats convaincants, dès le lendemain elle se prenait un arrêt de travail... Alors face à cette situation, au peu de rentabilité au travail, je pestais et manifestais une attitude désagréable envers elle. Le partage avec mon collègue, avec des amis du mouvement des focolari, m'a poussé à la voir différente, à lui donner toutes ses chances, la prendre avec ses limites, voir ses compétences, partir du fait qu'elle peut devenir assidue et efficace. Sans cela je l'aurais "broyée"... Je réalise aujourd'hui combien cela peut être une chance pour son épanouissement et tous les aspects de sa vie.
3.1 Catherine, comment aborde-tu les relations avec la concurrence, avec les clients dans les négociations commerciales?
Pour moi, le fournisseur comme le client, sont avant tout des personnes, et en tant que telles, je désire les respecter et les écouter.
Un jour, je commande à un fournisseur les emballages destinés à renouveler mon stock. Son service commercial m'apprend que cet emballage ne se fait plus. Or ce modèle est tout à fait indispensable au type de commercialisation que je pratique. Colère, consternation, révolte, résignation du "petit" devant les "gros",... tous ces sentiments se bousculent un moment dans ma tête; puis la certitude que ce contre temps peut aussi être constructif devient déterminante.
Je contacte le fournisseur lui-même, décidée à lui demander les raisons de la disparition du produit de sa gamme, et à lui expliquer les avantages nombreux de celui-ci... pour moi, mais aussi pour notre profession. Mon interlocuteur, tout étonné, me remercie de lui donner des éléments qu'il ignorait, et modifie son choix commercial: non seulement il commercialise à nouveau ce produit, mais il utilise également mes arguments pour le promouvoir et développer le partenariat avec la société que je lui ai indiquée. Depuis ce jour, ce fournisseur recherche mon avis lorsqu'il doute du bien fondé d'un choix.
Une coopérative "bio", cliente chez moi depuis longtemps cesse un jour de passer ses commandes. Je me rends dans le magasin et constate qu'un autre fournisseur occupe mes rayons, il est moins cher et sous mention "AB" (agriculture biologique). Rien à dire, sinon que le miel proposé ne correspond pas aux appellations florales indiquées, une fraude en quelque sorte. Pour moi, pas question de dénoncer... quelques mois plus tard, je reviens en proposant une dégustation comparée à l'ensemble des personnes se trouvant dans le magasin. Le miel de ma production est plébiscité et plus tard, je reçois à nouveau les commandes de mon client.
3.2 Philippe Picard, comment aborde-tu les relations avec tes clients et tes concurrents ?
L'entreprise est particulière, elle a un seul client, une coopérative regroupant 270 éleveurs. Tout l'aspect commercial est géré par celle ci, la relation entre nous est contractualisée.
J'appartient au conseil d'administration de cette coopérative comme trésorier, là aussi mon soucis permanent consiste à trouver ou créer les conditions pour qu'adhérents (éleveurs), techniciens et personnel admi-nistratif de la coopérative puissent s'épanouir dans leur travail. Une attitude constructive de ma part, coupant court aux polémiques font qu'au fil des années cette confiance des adhérents m'a été renouvelée.
3.3 Et, toi, Philippe Prégardien, comment fais-tu avec tes clients ?
Vis à vis des clients j'essaie de les considérés comme des personnes à aimer d'abord et pas seulement comme une possibilité de gagner de l'argent, mais si cet aspect ne doit pas être négligé pour la bon fonctionnement de l'entreprise, j'essaie également de rester le plus honnête avec eux.
Avec un client informatique très difficile, je me souvient que pendant l'installation de son logiciel dans son entreprise, la tension était importante. Les personnes avaient beaucoup de mal à s'adapter à la nouvelle philosophie de travail. Et dans l'atelier je voyait une des personne qui devait utiliser le logiciel très négative et même désagréable, sa réaction était du à la peur de sa nouvelle manière de travailler. Alors que le patron de cette société était lui aussi très angoissé j'ai tout de suite compris que la personne à aimer à ce moments là, était cet ouvrier. Je lui alors expliquer le fonctionnement du Pc, car il n'avait jamais vu d'ordinateur avant, et les jours qui suivait j'était particulièrement attentif à lui. Un ans après je l'ai revu, c'est alors que très fier il m'a accosté pour me saluer et me montrer avec quelle agilité il utilisait le PC. J'ai alors ressenti une grande joie, car j'avais pu construire entre lui et moi une relation vraie...
Une autre expérience : il y à quelque semaines, un informaticien était chez un client en train d'installer un logiciel. Je lui téléphone pour voir si tout se passe bien, et il me dit alors que tout va bien et que le client lui avait dit qu'il avait beaucoup de chance de travailler dans une entreprise comme ça, et il à répondu au client qu'il le savait. Ces petit signes m'encourage à vivre pleinement l'esprit de l'EDC, et ils me fond oublier ma maladresse que j'ai parfois dans mes attitudes.
4.1 Philippe Prégardien, la présentation de l'EDC évoquait la dimension éthique de l'entreprise ; comment la vivez-vous ?
Nous la vivons d'une façon radicale. Nous pouvons dire que maintenant, tout se fait de manière " claire " vis à vis de l'Etat et du personnel. Ce n'est pas toujours très simple avec certains clients ou fournisseurs qui demandent des arrangements par rapport à la légalité, et comprennent difficilement notre choix. Mais nous y tenons.
4.2 Et toi, comment intègre-tu la dimension éthique et environnement dans ton exploitation, Philippe Picard?
C'est une dimension prioritaire pour nous, l'entreprise se doit de faire des bénéfices mais à condition qu'elle respecte l'éthique sous tous ses aspects (respect de l'environnement, du consommateur, respect de la législation du travail, des règles sanitaires... ).
Si actuellement la pression environnementale est extrême, en 95 elle n'était qu'une vague menace avec des risques éventuels à long terme: la législation existait mais manquait de précisions et personne ne se chargeait de la faire appliquer et de contrôler. Pourtant constatant des carences im-portante au niveau des engraissements en plein air, nous décidions d'un program-me d'investissements lourds pour abriter ces engraissements et mettre aux normes
Dans un même temps nous démarions en partenariat avec la chambre d'agriculture et des collègues agriculteurs, de mener des essais de compostage des déjections de nos animaux, conscients du fait que des progrès considérables restaient à réaliser sur cet aspect.
Située en zone d'excédent structurel (ZES) d'un point de vue épandage, l'exploitation sera en prise avec des difficultés réelles pour le devenir des déjections . Nous avons décidé de ne pas " faire l'autruche" vis à vis d'une administration débordée. En effet il serait aisé de se mettre en position d'at-tente et "d'oublier" de répondre aux demandes de celle-ci. Bien que de nombreux conseils, malgré la difficulté et le coût de l'étude, nous préparons de manière assidue une nouvelle étude d'impact, nous y incluons des données tout à fait nouvelles sur le devenir des déjections après étude concrète du système de collecte et de transport le plus économique possible. Ceci ne veut pas dire que notre attitude soit naïve et prête à tout accepter; bien au contraire nous n'hésitons pas à défendre notre point de vue plutôt qu'admettre le non sens de certaines normes.
4.3 Catherine : que signifie pour elle le respect de l'environnement
(comment elle aime ses abeilles et la création)
5 Comment êtes vous reliés entre chefs d'entreprise? Et avec d'autre personnes qui partagent cet esprit?
5.1 Philippe ou Pierre Prégardien : en Belgique, vous retrouvez-vous ?
A compléter
5.2 Et en France, Philippe Picard ?
Entre chefs d'entreprises, nous nous retrouvons au moins deux fois par an. Ce moment est essentiel, il permet le partage des expériences, des difficultés, des joies de chacun. Il nous ouvre aux autres entreprises de l'EDC, nous confirme notre démarche. C'est pour moi un lieu de ressourcement, moment aussi d'humilité devant l'ampleur de la tâche.
D'autre amis de ma région, sans être entrepreneurs, partagent cet esprit, je peux aussi leurs soumettre telle difficulté ponctuelle, telle joie. Ils sont très présents pour encourager dans les moments difficiles. Je pense que par l'aide de clairvoyance et de discernement qu'ils peuvent apporter, ils deviennent les cogérants de l'entreprise (dans son aspect humain).
Cet ensemble de chefs d'entreprise de l'EDC amis, ainsi qu'épouse et enfants, forment une sorte de comité informel de gestion du capital de l'EDC.
[5.3 Catherine ??]
Nous allons maintenant interviewer aussi d'autres responsables d'entreprise qui ont plus récemment rejoint l'EDC, ou l'ont fait depuis peu en tant que chefs d'entreprise
6. Marc Legendre : peux-tu nous expliquer ton parcours ces dernières années ?
En 1995 je rejoins une entreprise familiale spécialisée dans la fabrication de plaques de plastique et de caoutchouc. Cette entreprise connaît une exploitation déficitaire depuis de nombreuses années.
4 ans plus tard l'entreprise est redevenue bénéficiaire. En juin 2000 j'en suis nommé PDG. L'entreprise compte alors 43 personnes.
J'étais très attiré par la perspective qu'un jour l'entreprise puisse partager ses bénéfices avec les plus pauvres.
Au cours de ces 5 années passées aux côtés de mon père, il y eut un épisode qui me semble avoir été déterminant pour la vie de la société.
Il faut tout expliquer que je me trouvais parfois pris entre 2 feux, à savoir :
- d'une part la prise d'initiatives pour le développement commercial de l'entreprise,
- d'autre part une gestion prudente tenue par mon père.
Or un clash finit par arriver avec un nouveau commercial que j'avais contribué à embaucher, et sur qui je comptais pour le gain de nouvelles parts de marché. Un jour, je pris une initiative vis à vis de ce commercial : j'acceptai un paiement à crédit pour un de se prospects en qui il avait confiance. Cette initiative fut désapprouvée par mon père.
Je voulus revenir sur mon accord que j'avais donné au commercial. Le résultat fut foudroyant : ce commercial commença à me tutoyer, puis il me raccrocha au nez. Ma première réaction fut radicale : comme je venais de perdre ma dignité dans cette entreprise je devais la quitter. Mais aussitôt une interrogation surgit en moi : il s'agit de l'intuition que j'ai depuis un an, à savoir que cette entreprise pourrait un jour devenir une entreprise de l'Economie de Communion. Je renonce alors à mon honneur, je décide de poursuivre ce projet pour l'Economie de Communion, et je rétablis la confiance avec ce commercial.
(expliciter ce résultat ?)
Ta fonction à l'époque te mettait beaucoup en contact avec les clients et les fournisseurs ?
Oui, une autre expérience, impliquant un fournisseur cette fois.
Je n'étais pas encore dirigeant de la société. Cela voulait dire que je m'efforçais d'acquérir la confiance des différents collaborateurs, que par ailleurs je bousculais un peu en faisant évoluer certaines situations.
Un jour, un transporteur nous réclame un paiement supplémentaire parce qu'il aurait livré une quantité de marchandises supérieure à celle inscrite sur son bon de livraison.
La position de la responsable des réceptions de matières premières est la suivante : la quantité figurant sur le bon de livraison correspond bien à la quantité livrée.
Or le transporteur insiste et il ajoute que s'il ne dispose pas de ce règlement supplémentaire, sa société sera contrainte au dépôt de bilan. J'apprends qu'il a eu une fin de non recevoir au sein de la société, les différents collaborateurs estimant ne pas avoir à vérifier leur première conclusion.
A ce moment-là, leur faire réexaminer leur prise de position vis à vis d'un fournisseur leur aurait fortement déplu. Cependant, je ne pouvais pas sacrifier mon exigence de respect des fournisseurs à une considération d'amour propre de certains collaborateurs, surtout dans un cas grave comme celui-ci où une simple vérification complémentaire des marchandises reçues suffisait à confirmer notre position. N'ayant pas encore d'autorité hiérarchique sur ces collaborateurs, je décidai d'effectuer moi-même cet inventaire, au risque de perdre la confiance chèrement acquise auprès d'eux. Le compte y était, et je pus donc confirmer par écrit au patron de l'entreprise de transport notre position initiale.
Et à partir de ce moment-là toutes les réclamations téléphoniques de ce transporteur s'arrêtèrent net. (expliciter aussi le fruit ?)
Et en juin 2000, tu prends les rênes de l'entreprise ?
Oui, et quelques mois après, brusquement, l'entreprise connaît une très grave dégradation d'exploitation, essentiellement due à la perte par nos principaux clients de parts de marché, et ce, bien qu'ils soient situés dans des secteurs de marché tout à fait différents les uns des autres.
L'avant veille de Noël de l'an 2000, compte tenu des ressources de trésorerie dont dispose l'entreprise, nous ne disposons plus que de 4 mois pour nous redresser. Tout au cours du 1e trimestre, la menace qui plane sur l'entreprise, c'est le dépôt de Bilan, qui peut être une question de mois. Pour moi cela voudrait dire que je ne disposerais plus d'aucun revenu : ma période de cotisation chômage au régime dirigeant est insuffisante pour m'assurer une couverture en cas de perte d'emploi. Ma situation personnelle est sur le point d'être grave. J'ai 6 enfants. J'accepte cette menace sans révolte intérieure face à cette possibilité, mais au contraire avec sérénité.
Je construit un plan de redressement s'appuyant sur des objectifs de très forte progression commerciale, et donc de production.
Avant d'établir ce plan, je participe à une rencontre des chefs d'entreprise français de l'Economie de Communion qui me transmettent quelques points de repère en matière de management.
Une première phase spectaculaire de redressement s'effectue dès le mois de juin, où l'exploitation est quasiment équilibrée (alors que les pertes mensuelles atteignaient 50% du CA dans les premiers mois de l'année).
Comment cela a-t-il pu se produire ?
Il est vrai que j'ai sensibilisé les principaux collaborateurs au développement vital de l'activité. J'ai également trouvé une solution industrielle lorsque la production ne pouvait plus suivre l'augmentation des ventes. Il semble que j'ai eu un rôle majeur dans ce redressement.
Mais en réalité, j'ai la conviction que c'est la Providence qui, au moment crucial, a apporté à mon entreprise l'aide dont elle avait besoin.
La situation redressée, tu es plus tranquille ?
Oui, mais par exemple pour continuer à respecter la dignité des personnes, il faut parfois aller très loin.
En voici un autre exemple. Il s'agit du contremaître de l'usine. C'était la personne qui possédait la plus grande compétence technique, et qui avait 25 ans d'ancienneté. Certains ouvriers ayant travaillé avec lui se plaignaient d'agressivité de sa part.
Je m'étais personnellement rendu compte qu'il consommait de la bière sur le lieu de travail, ce qui était interdit. Je lui avais déjà signifié un avertissement à ce sujet 2 années auparavant. Mais des témoignages à son encontre subsistaient.
Je reçus une lettre recommandée de la part de sa responsable hiérarchique mentionnant d'une part certaines coïncidences troublantes à son égard à la suite d'un sabotage de production, et d'autre part sa décision de ne plus répondre de cette personne. Cette lettre pouvait suffire pour étayer un licenciement. Cependant ce contremaître se sentait persécuté par sa responsable ; et si j'avais tiré parti de cette lettre, il se serait sans doute senti écarté sans preuve formelle. D'autre part je voulais éviter à sa responsable, une jeune femme, de devenir une ennemie personnelle de ce contremaître ; sa voiture venait déjà de subir une détérioration sur le lieu de travail.
Je décidai donc d'agir personnellement. Je m'organisai et finis par le surprendre moi-même à introduire de l'alcool sur le lieu de travail. Il accepta immédiatement le licenciement, et quitta la société sans animosité, avec sérénité.
7. Fernand et Eric
(à élaborer)
8. Mathilde Henry, tu ne connaissais pas le Mouvement des Focolari, et tu as décidé de créer une entreprise adhérant à l'EDC : pourquoi ?
J'ai pris connaissance de l'économie de communion en 2000 à travers un article, à une époque où je cherchais à définir un nouveau projet professionnel. J'ai ressenti cette initiative comme une grande espérance, en tant que système macro-économique (enfin un moyen de lutte efficace contre la pauvreté!), mais aussi en tant que satisfaction de mon aspiration à vivre l'Evangile dans mon travail. Enfin, l'économique peut être évangélique !
Ayant du temps pendant cette période, je me suis proposée pour promouvoir l'EDC bénévolement, en participant par exemple à la mise au point du livre. Ce fut l'occasion de découvrir des Focolari et les valeurs spirituelles de leur mouvement.
Concrètement, comment as-tu adhéré à l'EDC ?
Mon projet professionnel a abouti au choix de me lancer en février 2001 comme concepteur de sites Internet indépendante et à créer la micro-entreprise bonne nouvelle (...) avec la volonté de contribuer à l'EDC. J'ai alors "postulé" et rencontré des chefs d'entreprise Focolari à Lyon. Je leur ai présenté un business plan enrichi de mes motivations pour 'économie de communion. J'ai été très touchée par l'atmosphère de prière et la bienveillance qui régnait pendant la réunion, et aussi par la vigilance de leurs questions quant à mes objectifs commerciaux et financiers. En bref, je me suis sentie accueillie par une fraternité d'entrepreneurs, partageant la même espérance de hâter l'avènement du royaume de Dieu par leur travail, et aussi concrètement soutenue dans ma volonté de créer une entreprise prospère. Cela brise l'isolement du créateur d'entreprise.
Comment vis-tu la communion dans ton travail ?
En proposant mes prestations avec un réel esprit de service, c'est-à-dire proposer de transmettre mon savoir-faire sous forme de formation afin d'augmenter l'impact de son activité et de générer d'autres affaires.
En priant pour la fécondité de ma prospection et je suis exaucée !
En m'imposant une certaine discipline de travail, pour les pauvres.
En priant pour mes clients en cas de conflit (aimez vos ennemis) et en cherchant avec eux la solution juste.
Que ressens-tu comme première chef d'entreprise en France à ne pas faire partie des Focolari ?
J'ai parfois besoin de rappeler que je ne m'intéresse au mouvement des Focolari que pour développer l'économie de communion. Cela demande un certain effort d'acculturation des 2 côtés car j'aime aller vite et suis convaincue de l'efficacité des outils de communication, or visiblement, les Focolari veulent d'abord être sûrs d'être unis avant de faire que ce soit ! J'apprends donc à tempérer mon audace par la prudence !
[ Il y a aussi la "langue Focolari" parfois étrangère mais toujours prophétique : "mettre Jésus au milieu, faire l'unité, la question de confiance (ah, la, la, ce qu'elle peut ralentir la prise de décision, celle-la...), refaire l'unité, la formation d'hommes nouveaux (comprendre : laisser mourir le vieil homme qui est nous pour laisser éclore celui qui naît avec le christ)"... ] (difficile à comprendre pour ce public)
Malgré cette prudence un peu lente, je suis émerveillée par l'audace de mes frères et soeurs de l'économie de communion qui veulent réaliser cette parole du Deutéronome : "Il n'y aura plus de pauvres dans ta maison".
C'est Mathilde qui a fait bénévolement les pages du site internet pour annoncer le colloque.
9. Gérard Burgaud, tu as repris au printemps dernier une entreprise de mécanique dans le Jura, après avoir travaillé comme cadre dans plusieurs secteurs. L'EDC qui t'attirait ?
L'économie de communion ne m'a pas séduit au début car j'y voyais une sorte de détournement caritatif des objectifs de l'entreprise. Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai compris que la communion en est la dimension essentielle, dont le partage est le fruit .
Mon parcours professionnel m'avait préparé à un travail de dirigeant de PME et j'ai vraiment souhaité devenir chef d'entreprise participant à l 'économie de communion . Cela semblait impossible n'ayant pas de fortune personnelle et je devais assurer la subsistance de ma famille avec mon seul salaire, sans prendre le risque d'aventures suicidaires . Un ami m'a dit : " si tu te sens prêt et que c'est ton projet, demande à Dieu qu'il donne des entreprises à ceux qui ont envie de vivre l'EDC ! " . L'histoire de la reprise de mon entreprise atteste que la providence intervient concrètement dans nos vies . (L'entreprise que j'ai trouvée est tout près de notre maison.) Nous n'avions pour partir que 3% de la valeur de l'entreprise que j'ai rachetée . Tout le montage s'est pourtant organisé ! Un ami industriel qui venait de vendre son entreprise m'a proposé de l'aide parce qu'il avait confiance en moi et partageait ma vision de la vie, ma quête de sens . Tout en apportant l'essentiel des fonds, il m'a laissé la majorité et le pouvoir dans l'entreprise .
Pour l'instant je démarre ma reprise et j'essaye d'assurer les passages difficiles dans la crise actuelle, mais dans une logique de confiance, décidé à ne pas attendre d'être riche pour partager .
Dans l'immédiat, comment se concrétise pour toi le fait d'adhérer à l'EDC ?
Vivre l'EdC c'est pour moi l'exigence de me remettre toujours en cause dans les décisions que je prends chaque jour, pour les mettre en conformité avec ce choix . Je me demande si je fais confiance ou non, et je peux vous assurer que ce n'est pas spontané, mais vraiment un travail de lutte contre ses peurs naturelles. Mais en même temps cela me donne une grande sérénité.
Dans les relations internes à l'entreprise, pour moi c'est comme quand j'étais cadre . Miser la relation de personne à personne sur un vrai respect pour l'autre, sur l'écoute et l'attention . Ces valeurs sont contagieuses petit à petit même si elles sont dans une relation de travail sous-tendue par des exigences de sécurité, de qualité, de performance . Même quand on doit se montrer très exigeant pour ramener quelqu'un à l'ordre, on peut le faire dans la justice ; et si la personne se sent respectée, elle progressera beaucoup plus que si elle se sent menacée .
Entre concurrents, nous avons la chance dans notre profession d'avoir aussi des relations de coopération entre collègues .. Nous nous échangeons les outillages par exemple .
Avec les clients, dans les cas où le travail effectué n'a pas donné satisfaction, en cas de non conformité par exemple, je demande à tous mes collaborateurs de toujours rechercher notre part de responsabilité pour nous remettre en cause et progresser . Cela permet de résoudre les litiges avec les clients sur la bonne foi et donc d'éviter des conflits de mauvaise foi . Si le client accepte la négociation de bonne foi il est facile de trouver un compromis juste, et si le client est de mauvaise foi, je fais valoir mes droits .
Le fait de pouvoir échanger nos expériences d'EDC avec d'autres, chefs d'entreprises ou amis (comme mes associés) nous apprend beaucoup et nous émule dans l'audace .. Sortir des sentiers tracés c'est prendre le risque de se sentir bien isolé . Partager c'est sentir l'autre proche, prêt à nous aider, à nous soutenir, à nous réconforter . Pour moi c'est une grande aide.
10.1 Gérard, pense-tu que le fait de partager librement une partie des bénéfices sera selon toi un handicap pour la compétitivité ?
Pas plus que le fait de distribuer des dividendes ! Par contre dans les entreprises qui vivent l'EDC, les relations de confiance qui s'établissent dès lors où les salariés comprennent les finalités de leur employeur et donc de leur travail dans l'entreprise, ces relations saines libèrent souvent des carcans qui existent traditionnellement dans les entreprises à cause de la méfiance entre les salariés et leur employeur. Cela permet une meilleure performance.
10.2 Et pour toi, Philippe Picard, est-ce que les entreprises de l'EDC qui donnent une part de leurs bénéfices peuvent être concurrentielles sur le marché?
Oui, nous l'avons vérifié, pour deux grandes raisons:
- L'entrepreneur n'a pas pour but final de créer une fortune personnelle, mais son entreprise a à coeur de créer de la richesse. Elle s'oblige à mettre compétence et énergie maximum au service d'une gestion la meilleure possible. Elle veille à éviter tout investissement de prestige.
- Et elle expérimente aussi la providence, même si cet argument n'est pas rationnel, il ne se démontre pas avec une formule mathématique, il se vérifie cependant dans de nombreuses expériences. Par exemple en 98 notre élevage a connu de graves problè-mes d'ordre sanitaire, en ont suivit une perte financière de 300 000 F sur un semestre. Six mois de plus sur cette lancée, et aurions du tout arrêter. Au contraire, cette période, de manière tout à fait inespérée a permis de récupérer 200 000 F. C'est pour moi un signe de providence.
11. Enfin, je voudrais demander à plusieurs d'entre vous, qu'est-ce qui est spécifique, selon vous, à une entreprise participant à l'EDC?
11.1 Philippe Picard, selon toi ?
Une entreprise de l'EDC met en avant l'être et non l'avoir.
Les entrepreneurs de l'EDC ont une relation à l'argent particulière, le capital devient alors un moyen et non pas une fin. S'il appartient de droit à l'entrepreneur, celui ci en devient alors le gérant. Il ne l'utilisera pas pour une accumulation inconsidérée de biens personnels ou la jouissance de satisfactions égoïstes.
Elle fait l'expérience du don, expérience souvent dou-loureuse mais combien "gratifiante". Combien ai-je du passer par tout les états avant de signer un chèque pour l'EDC: toutes les bonnes raisons sont là pour ne pas le faire (simulation de trésorerie, crainte à moyen terme, investissements à prévoir, désir d'un petit plaisir personnel, projets familiaux ... ). Et pourtant à chaque fois, aussi après en avoir longuement parlé en famille, c'est une joie qui en résulte et malgré tout l'entreprise continue à faire des bénéfices.
Et une telle entreprise s'attache à redonner au travail des aspects qui valorisent l'Homme.
11.2 Catherine, selon toi, qu'est-ce qui est spécifique à une entreprise participant à l'Economie de Communion?
Depuis que j'adhère à ce projet, je comprends de plus en plus qu'un élément particulièrement dynamique tient au fait que je recherche "l'unité" avec mes partenaires. Qu'ils soient en amont (fournisseurs, services, propriétaires d'emplacements), en aval (clients magasins ou particuliers, comités d'entreprises, associations...) ou concurrents (collègues et faux collègues, négoce, apiculteurs de pays exportateurs...), les partenaires sont avant tout des personnes "à aimer". Mais aimer, ce n'est pas une attitude utopiste du genre "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil", c'est un acte de volonté, de pénétrer la pensée de l'autre, sa conception des choses, sa dynamique, ses difficultés, jusqu'à oublier sa propre dynamique...tout en étant prêts aussi à donner son point de vue franchement et totalement.
Et, là, on obtient des résultats complètement inédits, des retournements de situation surprenants.
Par exemple, une grande surface que je fournis depuis quelques années a changé de gérant et celui-ci me cherche des ennuis dès qu'il me voit. Ça ne va jamais: je livre trop, je ne vends pas assez, je ne livre pas au bon moment, mon rayon est trop important... Devant cette incompréhension, d'un commun accord, nous prenons rendez-vous... Ces moments sont toujours pour moi très intenses : écouter, laisser l'autre s'exprimer jusqu'au bout, ne pas interrompre, ne pas chercher de réponse... et au bout du compte, le différend tombe et mon client me demande une livraison complémentaire.
Pour moi, le succès de l'entreprise dépend grandement de cette technique... Pour un chrétien, c'est aussi laisser la place à l'intervention de Dieu, que la recherche constante d'unité ne manque pas d'attirer, y compris dans le système économique.
L'Economie de Communion n'est pas un nouveau modèle économique; nous restons dans le cadre d'une économie de marché, c'est simplement une économie nouvelle pour des hommes nouveaux. Et on n'est pas homme nouveau parce que se le dit une fois pour toutes, c'est à refaire à chaque instant, c'est pourquoi l'on ne peut pas être entreprise d'Economie de Communion tout seul; c'est avec les autres entreprises qu'on devient entreprise de l'Economie de Communion.
11.3 Gérard, qu'est-ce qui est spécifique à l'EDC, pour toi ?
Ce qui est spécifique pour une entreprise participant à l'EdC ce n'est pas la solidarité avec les plus pauvres, seulement . Ce qui est vraiment spécifique c'est la recherche d'une vraie communion entre les actionnaires , les dirigeants et les salariés de l'entreprise . Nous sommes dans une aventure commune de création de richesses et nous la vivons avec un profond respect pour l'autre comme s'il était notre frère le plus proche ; et tout en respectant les rôles et les fonctions de chacun et la liberté de chacun . Cette communion peut s'étendre à d'autres partenaires de l'entreprise, clients ou fournisseurs et c'est elle qui nous amène au partage parce que nous ne sommes pas une entreprise pour nous même, mais aussi pour la société à laquelle nous contribuons déjà par les impôts et maintenant par un partage libre des richesses produites.
L'expérience de la société Roberto Tassano
Maurizio Cantamessa
Nous sommes avant 1989. Giacomo et Piero, déjà liés par un rapport d'amitié, possèdent en commun une entreprise de réparation de matériel electroménager à Sestri Levante, ville de la province de Gênes. L'affaire est petite, mais saine.
Le travail marche bien, mais il ressentent une insatisfaction. C'est qu'ils ne sont pas capables d'ignorer les nombreux cas sociaux auxquels ils sont régulièrement confrontés.
Alors que l'entreprise n'en a pas toujours un réel besoin, il leur arrive donc d'offrir à l'un ou à l'autre, une possibilité d'emploi. Mais ils ont conscience que ces gestes sont loin d'être suffisants, et ils se sentent impuissants face à la plupart des situations.
Ils décident alors de transformer leur entreprise en une coopérative, en s'associant avec d'autres personnes qui, également, portent en elles l'aspiration à une solidarité agissante.
C'est ainsi qu'en 1989 se constitue, avec un capital de 4 millions de lires (2000 Euros environ (?) et avec 26 actionnaires, la "Coopérative Roberto Tassano". Roberto Tassano est le nom d'un de nos amis, infirmier. Il avait été l'un des premiers à donner son soutien au projet, lorsqu'il mourut soudain alors que ce dernier prenait corps.
Le véritable capital de cette entreprise, en fait, c'était l'événement qui l'avait fait naître: en d'autres termes, le cadeau, inconscient, peut-être, fait par deux personnes en renonçant à la sécurité d'une entreprise petite mais solide afin de partager avec d'autres des possibilités d'emploi.
La coopérative naquit grâce à un agent conseil commercial et fiscal d'une grande ouverture d'esprit et de coeur qui ne s'est pas formalisé devant l'intention plutôt insolite de créer une coopérative au statut ouvert à tous les types d'activités, aussi bien en Italie qu'à l'étranger.
Les cinq premiers emplois arrivent grâce à l'adjudication d'un service de transports de repas vers les hôpitaux de deux bourgades voisines. Ne possédant pas de véhicules adaptés, ils transforment les fourgons qui avaient servi aux réparations des appareils electroménagers. Pour les réparations des lave-linges, qui continuent d'avoir lieu, les véhicules personnels de chacun sont mis à contribution.
D'autres emplois s'ouvrent les uns derrière les autres, comme la gestion des parkings de stationnement d'été à Sestri Levante, l'élaboration des dossiers pour les permis de construire ou des travaux d'inventaires pour les municipalités.
Dans le même temps, tout un projet de solidarité se crée en collaboration avec le Secours Catholique de Chiavari, projet auquel sont dévolus les premiers bénéfices de la gestion. Au vu de la qualité de confiance qui s'est instaurée avec nos partenaires, on nous propose en outre la gestion d'une maison de repos pour personnes âgées et dont la construction vient de s'achever.
Les débuts s'avèrent difficiles. Pour démarrer, des capitaux sont nécessaires, qui nous font défaut. Giacomo et Pierangelo hypothèquent alors leur maison afin d'obtenir des prêts bancaires. Très vite, on arrive à un découvert de 150 millions de lires (7500 Euros environ (?).
Cet endettement nous fait peur et nous envisageons de fermer la coopérative. Toutefois, en refaisant les comptes avec un des actionnaires, entrepreneur lui-même, et expert en gestion d'entreprises, nous nous rendons compte que la société est viable. Le seul problème réside dans la sous-capitalisation liée au lancement de l'activité. Cet actionnaire nous propose, le cas échéant, d'avancer les fonds manquants.
Il n'en aura pas l'occasion, car, le jour suivant, nous apprenons qu'une personne qui a entendu parler de cette entreprise veut avancer les 7500 Euros (?) nécessaires à l'ouverture de la maison de repos.
Le problème de ces coopératives, c'est celui du capital. Nous l'avons résolu, petit à petit, parce que de nombreux amis, mis au courant de notre façon de travailler, ont voulu nous financer, nous procurant ainsi la sécurité nécessaire pour aller de l'avant.
C'était en 1991. Le cadeau initial de Giacomo, de Piero et des premiers actionnaires fondateurs avait conquis la confiance de beaucoup et il rapporterait des intérêts: 1991, en effet, c'était l'année où Chiara Lubich lançait le projet d'une Economie de Communion et les membres de l'entreprise Tassano se rendirent immédiatement compte de l'affinité profonde qui reliait ce projet à leurs propres objectifs de solidarité, mais au niveau mondial cette fois. Leur adhésion fut donc immédiate.
Voici la réalité d'ensemble de cette expérience aujourd'hui: près de 800 personnes travaillent dans vingt coopératives organisées à leur tour en deux Sociétés. Une troisième Société est actuellement en train de voir le jour sous les mêmes modalités que les précédentes.
Toutes les Coopératives qui constituent la Société ont adhéré aux "Orientations pour la gestion d'une entreprise d'Economie de Communion" définies en 1997 par le Bureau International pour l'Economie et le Travail. Quand la Société s'est montée, ces orientations ont été insérées dans ses statuts comme référence et garantie de ses objectifs.
Elles définissent la volonté de ses membres de partager les bénéfices de leur travail avec les pauvres et également de soutenir la diffusion, à travers le monde, de cette pratique économique nouvelle. Surtout, ces orientations définissent les modalités "éthiques" de comportement dans une économie de marché.
Elles définissent par exemple le type de rapport que l'entreprise entretient avec ses employés, en respectant le droit du travail, en veillant à leur formation professionnelle et en leur assurant un poste de travail qui ne nuit pas à leur santé. Au-delà, ces orientations envisagent aussi le comportement de l'entreprise vis-à-vis des clients qui ont droit à des services et à des produits de qualité.
La relation à l'environnement est également prise en considération. L'entreprise veille à ce que ce dernier soit protégé et ne soit pas pollué. Autre aspect: le rapport avec les fournisseurs que l'on ne doit pas mettre en difficulté, ainsi que les relations avec les entreprises concurrentes. Avec ces dernières, l'on essaie de collaborer. Dans tous les cas, on exclut les coups bas.
Dans ces orientations, on trouve par ailleurs des indications sur le genre de rapports qui doit exister avec l'administration publique: paiement des impôts, exclusion des pots-de-vin et des "cadeaux" ou encore des indications comme celle-ci: à savoir que l'objectif de l'entreprise ne se limite pas à la recherche de la rentabilité immédiate. Il vise plutôt à une croissance dans le temps, en fonction des exigences du secteur d'activité où elle se trouve implantée, et à créer du travail et de l'emploi.
Nous ne demandons pas aux coopératives désireuses de s'intégrer à notre Société une adhésion aux idées politiques, aux convictions religieuses ou aux motivations économiques qui ont pu être à la base de l'initiative. Elles restent autonomes. Tout ce que nous leur demandons, c'est d'adhérer à ces orientations.
Pour l'année 2000, les bénéfices globaux dégagés par la Société en vue des initiatives de l'Economie de Communion, sur la base du budget 1999 a été d'environ 30 millions de lires, soit 15 000 Euros (?), ce qui représente une baisse par rapport aux 30 000 Euros (?) (60 millions de lires) de l'année précédente. Car il nous était nécessaire de procéder à certains investissements: création d'emplois, lancement de cinq nouveaux secteurs d'activité, et formation permanente. Pour les deux années, nous nous étions fixé ces priorités.
Le chiffre d'affaires du Groupe est actuellement de 40 milliard de lires (5000 Euros, 32800 FF (?). Quand on pense que, il y a seulement quatre ans, il comptait une centaine de travailleurs organisés en deux coopératives, on a la mesure des efforts réalisés par ceux qui croient à cette réalité pour la faire avancer.
Nous avons rencontré des économistes de plusieurs universités. Tous ont reconnu qu'il doit forcément exister là un "plus" qui explique une croissance annuelle de plus de 70%. Certains lui donnent le nom de "Providence", d'autres appellent cela autrement. Ce qui est sûr, c'est que ce résultat est le fruit de la profonde entente qui lie ceux qui font avancer toutes ces initiatives, qu'elles soient de petite ou de grande envergure.
Nous exerçons des activités diversifiées:
- 11 maisons d'accueil de personnes âgées ou provenant d'établissement psychiatriques qui représentent plus de 500 lits au total. L'ouverture de trois nouvelles maisons est en cours de réalisation.
- 200 personnes travaillent comme sous-traitants dans la fabrication et l'assemblage. Ce secteur d'activité, davantage industriel, maintient le privilège fait aux rapports humains pour ses réalisations. Plus de 50% de ces employés sont issus de la précarité: handicaps physiques et mentaux, expériences carcérales ou de drogue...
- Il existe encore d'autres activités, comme une coopérative d'éducateurs, une autre de typographie-reliure, une coopérative immobilière. Avec les autres, elles font partie de cette palette extrêmement diversifiée de réalités.
Leur dénominateur commun: "les rapports humains".
Mes expériences de travail précédentes, comme mon profil de personnalité, m'ont toujours poussé à considérer l'entreprise et l'économie comme un système où la recherche de l'optimisation des resssources et de la production soient des éléments déterminants pour le succès économique d'une entreprise.
Ayant travaillé, par exemple, dans les pétroles, j'ai pu constater que, étant donnée la masse énorme de la matière première traitée, il suffit d'apporter une légère correction aux paramètres liés à la production pour apporter des améliorations considérables. D'où l'importance de la standardisation et de l'automation. Mais l'augmentation de la productivité ne suffit pas pour créer des emplois.
Dès les premiers mois de mon activité dans le groupe Tassano, je me suis rendu compte que les lois économiques et de production dont j'avais pu faire l'expérience jusque là, devaient pouvoir s'étendre à une dynamique dont l'homme serait le centre. Non plus les machines, les automatismes et les niveaux de production. Plutôt, fournir des services dans lesquels l'élément humain serait le protagoniste absolu de l'entreprise.
Une telle dynamique n'est certes pas toujours facile à maintenir et à respecter, car nous vivons dans une culture économique de globalisation qui aurait tendance à nous orienter de façon tout à fait différente. Tous les jours, cette culture économique, s'appuyant sur nos limites, tente de nous porter à négliger, voire à trahir, notre engagement de base.
La gestion économique de toutes les coopératives a du mal à tenir les deux exigences: celle de l'économie de marché, dont nous respectons les lois, et celle de la solidarité que notre groupe entend promouvoir. C'est dans l'Economie de Communion que, comme un moteur d'auto, elle trouve sa vitesse supplémentaire, son "turbo", en quelque sorte.
En tant qu'administrateur, mon rôle est de pouvoir dire à la fin de l'année: "le compte est bon!" ou, plutôt: "les comptes sont bons!". Mais j'ai fait l'expérience que ce qui les fait tomber justes, c'est le climat de confiance et de participation qui naît autour d'un projet porteur d'un grand idéal: l'Economie de Communion.
EXPERIENCE DE AVICOM SARL - SOLIDAR CAPITAL
Patience Lobè
Notre partenariat avec Solidar Capital est la concrétisation de la Parole de l'Evangile qui dit : donnez et il vous sera donné une bonne mesure tassée, sécouée, débordante que l'on versera sur le pan de votre vêtement "
Qu'avons- nous donné ?
Lorsqu'en 1991, Chiara Lubich a invité la communauté du Brésil à créer des entreprises pour subvenir aux besoins des nécéssiteux, au Cameroun, nous avons senti de placer notre pièce pour la réalisation de ce mosaique qu'est l'Economie de Communion. Les moyens financiers très limités que nous disposions semblaient rendre le projet impossible. Mais en nous rappelant que les plus démunis du Brésil étaient les premiers à répondre à l'invitation de Chiara, nous n'avons pas désisté. Nous nous sommes lancés dans la réalisation de petites activités dans le but de créer une future entreprise.
Avec les fonds collectés, nous avons commencé en Décembre 1998, l'élevage de 500 poules pondeuses. Dès le début, nous avons décidé de ne pas nous endetter pour l'investissement, mais de faire avancer le projet par rapport à nos moyens. Nous avons commencé l'élevage dans une ferme en location. Et la première providence est arrivée par un parent qui, au courant de nos activités nous a indiqué un terrain vierge se trouvant à un endroit isolé et assez propice à l'élevage. Nous avons décidé d'acheter ce terrain. Le propriétaire nous a accordé de payer petit à petit. En plus il nous a permis de commencer aussi les constructions en même temps. Et nous pouvions faire tout cela grâce aux petites activités que nous continuons à faire et à la providence qui ne cessait d'arriver.
Ainsi nous avons pu acquérir 2650 m2 de terrain. Nous avons construit deux poulaillers de 200 m2 chacun ; un magasin et un studio pour fermiers ; nous avons acheté une voiture occasion pour la livraison des oeufs.
Au niveau de la production, n'étant pas spécialistes en aviculture, nous nous sommes entourés des conseillers dans le domaine ; nous nous sommes documentés et avons fait des séminaires. Nous avons aussi opté pour une production de qualité sans trop d'apport de produits chimiques ( l'élevage au sol). De ce fait nous n'aurons probablement pas de grands bénéfices. La production actuelle nous permet de couvrir les charges importantes et de payer nos trois employés. Nous n'avons pas encore de bénéfices, mais l'expérience la plus intéressante au niveau de notre projet est les rapports entre nous actionnaires, le gérant que je suis et les employés. En tant que gérant de l'entreprise, je me suis rendu compte que les entreprises d'Economie de Communion ne sont pas seulement différentes des autres dans la destination des bénéfices, mais aussi dans leur gestion quotidienne : les rapports avec les employés, les fournisseurs, les clients. En effet, le premier fermier que j'ai recruté a été un jeune garcon de 20 ans, sans qualification ; mais j'ai aussi découvert qu'il n'était pas très honnête.
Chaque fois que j'ai eu envie de le renvoyer, j'étais arrêtée dans mon action par une petite voix qui me disait : " l'aimes-tu ? tous les responsables font pareil. Alors je demandais à Dieu que je considérais comme le principal actionnaire de cette ferme de me dire le comportement à adopter vis à vis de ce jeune homme. Et ainsi je trouvais un nouveau moyen de contrôle et son séjour se prolongeait. Mais une fois, il a fait une faute grave ; j'avais constaté qu'une grande quantité d'¦ufs avait disparu et que parfois il abandonnait la ferme pour aller se promener. La faute ayant été commise à la période prévue pour le transfert des poules dans le nouveau site, j'avais un bon prétexte pour le renvoyer. Cette fois ma conscience serait tranquille. J'avais déjà contacté un nouveau fermier, et étant donné que le nouveau site se trouve à un endroit assez isolé, j'avais déjà aussi recruté un gardien pour la nuit ; ce dernier avait d'ailleurs déjà commencé à garder le site. Mais le jour du transfert des poules, ni le gardien, ni le nouveau fermier ne sont venus. J'ai fait le tranfert des poules avec le vétérinaire, ce jeune homme et le chargé de vente jusqu'à une heure tardive. En voyant avec quelle ardeur ce jeune homme , qui n'était même pas au courant de la décision de son renvoi, a travaillé, j'étais pluôt troublée face à mon projet de renvoi. Mais je luttais contre ma conscience, parce que j'étais déterminée à le renvoyer. Après le transfert des poules, pendant que je me demandais comment faire des poules à une heure si tardive sans gardien, le jeune homme se propose d'y rester seul pour la nuit. Car dit-il, " on ne peut pas abandonner les poules à cause de la peur ". J'étais dépassée par l'élan de générosité insoupconnée de celui que je trouvais inconscient, malhonnête. J'ai compris que Dieu était en train de me donner une bonne lecon. Il est le vrai Gérant de la ferme et c'est Lui qui décide. J'ai pris ainsi la décision de garder ce jeune homme et il continue à travailler avec le nouveau fermier qui était arrivé seulement des jours après. Le gardien avait disparu depuis cette nuit du transfert et il n'a plus jamais fai signe de vie.
Quelques mois plus tard, à cause d'une erreur technique du vétérinaire, c'est encore ce jeune homme qui a eu le bon reflexe d'aller contre l'ordre du vétérinaire pour sauver les poussins qui étaient en train de mourir dangeureusement. Par tous ces gestes positifs venant de ce jeune homme, Dieu me faisait comprendre que je devais le garder en voyant plus ses aqualités que ses défauts et l'aimer plus pour qu'il s'améliore. Et je peux dire qu'aujourd'hui les résultats sont là. Ce jeune ne prend plus rien. Au contraire quand survient une difficulté à la ferme, il prend des initiatives avant même que je n'intervienne. Il y a un an, nous nous sommes rendus compte que les poules mourraient en ponte. Nous avons consulté un vétérinaire, mais il nous a fait savoir que les poules n'étaient pas malades.C'est ce jeune homme qui, en observant chaque jour la mort des poules , a découvert qu'à cause d'un mauvais système de pondoirs, les poules en ponte étaient piquées par les autres qui se mettaient à proximité. Il a trouvé un système provisoire pour remédier à ce problème et depuis lors plus de poules mortes.
Concernant la vente des oeufs, le marché est assez florissant. Cependant nous avons eu quelques difficultés au début. Sur le marché les clients étaient habitués à des oeufs très gros. Or nous dès le départ nous avons opté pour la production des oeufs sans adjonction de produits chimiques. Malgré les plaintes de revendeurs, nous avons persévéré afin d'aider les personnes à consommer la qualité et non la quantité.. Nous pouvons dire que nous avons eu gain de cause. Tous ceux qui ont pu goutter à nos oeufs veulent continuer avec nous. Un commercant qui se plaignait de la grosseur des nos oeufs a finalement avoué qu'en réalité nos oeufs sont appriéciés des consommateurs ; car non seulement ils ont une durée de vie plus longue, ils sont aussi plus naturels.
Voilà notre petite contribution à ce grand projet qu'est l'Economie de Communion. Nous avons présenté notre expérience à quelques uns de nos amis qui n'ont pas hésité à nous informer sur l'existence de Solidar Capital. Nous avons pensé que le moment était venu de nous ouvrir aux autres, c'est ainsi que nous avons envoyé a Solidar Capital notre projet. L'ayant étudié, ils ont voulu venir sur place à Douala nous connaître personnellement. M. SCHORN et M. RADEMACHER ont fait le déplacement . Et la mesure qui a débordé des pan de nos vêtements fut non pas leur participation en argent qu'ils nous ont concédé, ce qui nous aidera à passer de 1000 pondeuses à 7000 d'ici deux ans ; mais plus le vrai partenariat que nous allons former : car en acceptant une participation au capital, connaissant tous les problèmes de notre pays, ceci suppose vivre avec nous nos réalités. Et au delà de l'aspect économique, nous expérimentons la vraie fraternité : ils nous ont aimé tels que nous sommes, sans rien nous imposer, mais en se mettant à notre niveau pourqu'ensemble nous étudions les voies et moyens pour une meilleure production.
Expérience d'Elisangela
Je suis née à Fortaleza, au Brésil. J'ai étudié la psychologie et je poursuis mes études en France, en travaillant comme jeune fille au pair.
Lorsque je suis née, ma mère avait 15 ans. Elle m'a laissée après trois mois pour aller s'installer à Rio. J'ai grandi chez ma grand-mère et c'est ma tante qui s'est occupée de moi. Je ne comprenais pas pourquoi ma mère m'avait quittée et le fait d'avoir passé mon enfance et mon adolescence sans elle me faisait souffrir. J'étais révoltée, aussi parce que nous vivions dans une situation matérielle difficile.
En 1994, j'ai connu le mouvement des Focolari, dans le cadre de ma paroisse. J'y ai trouvé la réponse à beaucoup de mes questions et surtout aux grandes inégalités dont souffre mon pays. Ma première découverte a été qu'il existe un Dieu qui nous aime. Alors j'ai voulu répondre à cet amour, en aimant à mon tour les autres et en prenant au sérieux l'Evangile.
J'ai compris que pour commencer à réaliser cela, je devais pardonner à ma mère., J'ai cherché son adresse et je lui ai écrit, pour lui dire tout simplement comment je vivais et pour avoir de ses nouvelles. Quelque temps plus tard, j'ai eu sa réponse et ça m'a donné une grande joie.
J'ai commencé à découvrir et à vivre moi aussi la "culture du don" : ce n'était pas toujours facile mais cela m'a fait expérimenter beaucoup de joie. Je vous donne un petit exemple, vécu il y a trois ans. Avec ma cousine, nous partagions la même chambre et nous avions des poupées qui la décoraient. Un jour, je me suis demandé pourquoi je gardais ces poupées, alors que je ne jouais plus et qu'il y a tant d'enfants qui n'ont rien. En plus cela ne me semblait pas cohérent de recevoir une aide matérielle des autres et de rester attachée à ces poupées, même si elles n'avaient pas beaucoup de valeur. J'ai donc décidé de les donner aux enfants près de chez moi. Dans la famille, tout le monde m'a critiquée, surtout ma cousine. Même ma grand-mère n'acceptait pas ma décision, mais je l'ai fait. Quelques semaines après, à ma grande surprise, ma cousine a fait la même chose : elle avait plus de poupées que moi et elles étaient beaucoup plus belles. Bien sûr, les enfants qui les ont reçues ont été très heureux, mais nous aussi !
Au Brésil, l'accès à l'université est très difficile pour ceux qui fréquentent l'école publique. J'ai toujours voulu aller à l'université et faire des études de psychologie, pour me rapprocher de ceux qui sont défavorisés, mieux les comprendre et en même temps, pratiquer ce métier avec l'assurance que les choses peuvent changer pour eux.
Ma famille n'avait pas les moyens d'assumer mes études et ce que je gagnais comme stagiaire n'était pas suffisant pour payer tous les frais. Si j'ai pu poursuivre des études à l'université pendant cinq ans et demi, c'est grâce à l'économie de communion.
Aujourd'hui, j' ai une immense gratitude pour cette contribution reçue de l'économie de communion et pour ce qu'elle apporte à 12.000 personnes, dans mon pays et ailleurs. Grâce à elle, des jeunes comme moi peuvent réaliser des études et sortir de leur situation précaire, des personnes qui n'ont pratiquement rien, arrivent à subvenir aux besoins de leur famille ou à surmonter un moment de grande difficulté financière, à installer le chauffage dans la maison ou à réparer le toit, ou encore à soigner une maladie.
Personnellement, je ressens l'urgence de redonner, par ma vie, tout ce que j'ai reçu. Et je souhaite que beaucoup découvrent très vite la puissance de cette manière de vivre l'économie...
Le don au coeur de l'économie
Communication de Michel Krempper, économiste d'entreprise
Version 3.3 Paris, le 2 décembre 2001
Dernier intervenant, la difficile mission m'échoit de solliciter votre attention à la fin d'un Colloque dense en témoignages, en analyses et en commentaires. Mais la qualité des interventions précédentes va aussi me faciliter la tâche. Pour développer ma propre Communication " Avec l'Economie de Communion : le don au c¦ur de l'économie ", je vais pouvoir trouver appui sur des propos que vous avez entendus. Pour autant, je n'ai pas l'intention de vous présenter un exposé de conclusions. Je laisserais cette mission aux responsables d'Humanité Nouvelle que je remercie pour leur invitation.
Je reviendrais d'abord sur les propos de Manuela SILVA. S'interrogeant sur la portée de l'Economie de Communion, elle se demandait en quoi cette expérience pouvait avoir une influence à l'extérieur du Mouvement des Focolari qui l'a lancé 1. Sa réponse a été de nous inviter à voir la dimension prophétique de ces entreprises. Avec elle, je partage en effet cette conviction : D'après les chiffres communiqués par Alberto FERRUCCI, l'Economie de Communion ne concerne encore que 764 entreprises dans le monde. Mais, visiblement, leurs responsables &endash; ajoutons: leurs associés, leurs salariés, tous ceux qui en vivent, singulièrement les pauvres et exclus destinataires des bénéfices mis en commun - constituent ensemble, l'un des signes de l'avancée du Royaume de Dieu. Ce Royaume toujours à venir et à construire mais en même temps, déjà-là " présent au milieu de nous ", selon la parole de l'Evangile (en Luc XVII,21) . De ce Dieu dont nous avons bien vu aujourd'hui que sans ses interventions en tant qu' " associé invisible " à leur management, la solidité et a-fortiori le développement de ces entreprises serait quasiment incompréhensible dans le contexte de la mondialisation décrit par Madame SILVA.
Prophétiques, ces entreprises le sont aux deux sens du terme : celui que lui donnent les chrétiens pour qualifier l'action inspirée par l'Esprit-Saint. Et également au sens plus commun, c'est à dire d'expression d'une conjecture sur des évènements à venir.
C'est ce second aspect qu'en tant qu'économiste, je me propose d'approfondir, examinant comment les entreprises de l'Economie de Communion participent à la construction d'une " Nouvelle Economie ", celle qui donne pleinement place au Don. D'une Economie réellement nouvelle car plus humaine, et plus humaine car fondée et ancrée sur ce que Dieu a placé au plus profond de l'homme : cette capacité de donner, de se donner, qui fait le propre de son humanité, comme Vera ARAUJO nous l'a montré ce matin. D'une Economie qui ne nie pas le marché, qui s'inscrit totalement dans ses contraintes mais qui, en s'ouvrant aux valeurs du partage, participe à la construction d'un monde plus uni et d'une société plus solidaire. D'une Economie qui se situe ainsi en rupture avec " l'ancienne " tant au plan pratique qu'au plan théorique. Réconciliant l'économique et le social, l'Economie avec la Société..
Deux parties donc dans mon intervention : La première que j'aurais pu appeler : " le rôle prophétique des entreprises de l'EdC " s'emploiera à montrer qu'en déplaçant le Don de la périphérie de l'économie, où il s'est vu longtemps cantonné, vers son coeur, constitué dans nos économies modernes par les entreprises du secteur marchand, l'Economie de Communion s'inscrit dans une vague de fonds, qui fait émerger différents modèles d'entreprises convergents participant à la " culture du donner " face à la " culture de l'avoir ". Avec lesquels elle aurait tout intérêt à renforcer les premiers ponts existants pour se mettre " en réseau " et se rendre moins vulnérable, pour mieux se diffuser.
Dans une seconde partie, je me placerais sur un terrain plus théorique. En n' oubliant pas que bien qu'introduit par Madame Christine von Furstemberg de la Direction des Sciences Sociales et de la Recherche à l'UNESCO dans le cadre du Programme MOST, ce Colloque a attiré beaucoup de non spécialistes de la science économique. Je tenterais de montrer comment l'Economie de Communion, pour surprenante qu'en soient les présupposés, s'inscrit dans un vaste courant de renouvellement des conceptions traditionnelles de l'objet scientifique propre de l'économie : la richesse, sa production, sa distribution. Pour donner sa pleine place au Don.
En conclusion, j'essayerais de définir - brièvement - l'apport possible de l'Economie de Communion à ces débats scientifiques, à partir de sa pratique qui reste singulière à bien des égards. A l'issue des dix années écoulées, elle dispose des bases expérimentales bien suffisantes pour y participer plus activement et aider à la construction de ce nouveau paradigme dont Vera ARAUJO a parlé ce matin.
1. L'Economie de Communion : une pratique dans la sphère de la production des richesses.
Dans nos sociétés contemporaines le don, la gratuité, le bénévolat occupent une place dont on mesure encore à peine le poids économique.
En effet, en adoptant une définition restreinte du don, comme par exemple en le réduisant aux cadeaux de fin d'année ou aux versements monétaires au profit des associations humanitaires, le don apparaît pour beaucoup comme un épiphénomène par rapport aux relations marchandes. En revanche, en s'appuyant sur une définition plus substantive et plus large du don, d'autres en arrivent à affirmer que le marché continue à représenter un espace d'échange second par rapport à l'intensité des relations sociales marquées par le don : non pas quelques pour cent du P.I.B. mais plus de cent pour cent !
a) le don : une pratique massive dans la sphère économique des ménages.
La réalité des faits observés en France par l'INSEE montre qu' à eux seuls, les échanges gratuits qui sont principalement échanges de temps au sein du " noyau dur du don " constitué par la famille représentent une grandeur équivalente à plus de la moitié du P.I.B ! En ajoutant à ces dons du premier cercle du don, ceux du second cercle : " le don entre ménages " constitué, pour les statisticiens par : a) les dons monétaires directs entre ménages, y compris les héritages b) les cadeaux, offrandes, invitations-réceptions c) les dons monétaires indirects par le biais des associations, des fondations, etc, d) le bénévolat, on aboutit en effet à des montants colossaux : ils dépassent en effet ceux du P.I.B. marchand !
Avec ces formes de " manifestation en force " du don dans nos sociétés occidentales que constituent les dons d'argent et de temps des particuliers, nous restons cependant dans la sphère économique de la redistribution des richesses (du moins si nous nous en tenons à la définition traditionnelle de la richesse, mais je reviendrais sur cette définition dans ma seconde partie)
Or, en cette fin de journée, chacun l'aura compris : L'initiative de ce Colloque a été prise par une O.N.G. appelée Humanité Nouvelle relevant de ce que les anglo-saxons appellent les " non-profit organizations ". Mais les acteurs de base de l'Economie de Communion sont des entreprises. Avec elles, nous sommes dans la sphère économique de la production des richesses. Ce sont des entrepreneurs qui, dans le cadre de leur activité, osent risquer le choix du partage. Autrement dit des responsables d'unités économiques du secteur marchand se devant de rendre leurs entreprises " profitables "au sein de l'économie de marché, dans le strict respect de ses contraintes et des réglementations publiques.
b) don et entreprises marchandes
S'agissant donc d'entreprises de l'économie de marché, le comportement des entreprises se réclamant de l'EdC peut valablement être rapproché d'autres pratiques du don observées au sein de monde économique de la production et de l'échange, qui émanent de firmes souvent beaucoup plus importantes que celles présentées durant cette Journée .
En effet, face aux protestations d'une société civile toujours plus consciente de certains des aspects particulièrement intolérables de la mondialisation - société civile qui elle-même se mondialise pour former une opinion publique mondiale -, on voit à présent des grandes entreprises de taille parfois planétaire ne plus pouvoir échapper totalement à la nécessité de donner.
Les " Fondations d'entreprises " sont la manifestation la plus courante de leur générosité. Mais d'autres formes de don co-existent . S'appuyant sur les différentes législations européennes ou nord-américaines sur le mécénat et sur des dispositions fiscales accommodantes consenties par les Etats, elles conduisent à soustraire du résultat financier avant impôt de l'ordre de quelques points de pourcentage du chiffre d'affaires au profit de projets d'intérêt général, sous la condition définie par les lois : que les sommes engagées soient des dons sans contrepartie et déconnectés de toute incitation commerciale.
On aurait tort de minimiser l'impact de ce genre d'initiatives des grandes entreprises et des Groupes mondialisés, sous prétexte de l'ambivalence de leurs motivations. Il est certes vrai que bien que s'en distinguant en théorie, leur mécénat n'est parfois pas éloigné du parrainage (" sponsoring ") financé par les budgets de publicité.. Mais s'appliquant à des chiffres d'affaires parfois très considérables en volume, ces points de pourcentage dégagent des masses financières qui peuvent s'avérer très importantes dans le soutien à des actions sociales et solidaires, notamment. Cela est montré dans notre pays par la Fondation de France qui évalue ces actions. Selon la même source les chiffres seraient encore plus élevés dans certains pays anglos-saxons.
En outre, ces pratiques du don par des grandes entreprises s'inscrivent fréquemment dans un engagement sociétal plus large. Un engagement dont les pratiques de mécénat et les Fondations ne constituent que la part émergée, la plus visible des iceberg, pas forcément la plus significative de leurs actions solidaires : l'engagement en faveur de ce que l'on appelle aujourd'hui la " responsabilité environnementale et sociale des entreprises " et qui conduit dans la politique d'investissement à s'interroger sur les conséquences écologiques et sociales des décisions, dans une perspective de développement durable et plus solidaire.
Après l'exposé de Manuela SILVA, on peut se demander : d'où proviennent ces changements en pleine mondialisation ? Il me semble que ces nouvelles pratiques sont inséparables de la " montée en puissance " au sein de l'actionnariat par les Fonds Collectifs de Placement et l'influence croissante prise par des acteurs économiques soucieux d'un " investissement responsable ". De plus en plus nombreux en effet sont les épargnants individuels et institutionnels qui se refusent à voir placé leur argent dans des activités favorisant la dégradation de l'environnement, le travail forcé des enfants, le mépris du personnel, l'opacité financière ou d'autres pratiques moralement condamnables.
Face à des consommateurs et une opinion publique devenus sensibles à l'éthique, des épargnants individuels et des investisseurs institutionnels toujours plus nombreux cherchent à limiter le risque d'investir dans des sociétés qui pourront demain être boycottées par leurs clients. D'autant que des ONG internationales toujours plus influentes exercent une pression croissante. C'est pourquoi des démarches comme celles initialisées en France par l'Association " Investissement et Ethique " -dont je salue la Présidente Nicole REILLE présente parmis nous-, soutenues par le développement du " rating social " pratiqué par des Agences spécialisées comme ARESE) et coordonnées au niveau européen sont des succès. D'autant que grâce à une sélection menée sur la base de critères positifs et non seulement négatifs, elles conduisent à des placements aptes à conjuguer profitabilité et responsabilité de l'entreprise vis à vis de la société. Parfois elles conduisent même à des placements financiers plus performants que ceux offerts par des firmes au comportement plus irresponsable du point de vue éthique !
Parallèlement, le développement du " Commerce équitable " &endash;dont plusieurs représentants nous ont également rejoint - et l'intérêt que commencent à porter les grands groupes de distribution à ce type de commerce longtemps tenu à bout de bras par les seules énergies militantes du monde associatif, caritatif et humanitaire témoigne d'une autre façon, également significative de la force des poussées éthiques et de la montée des valeurs de partage dans la sphère de la consommation donc dans celle de l'échange marchand.
On pourra assez justement objecter le caractère encore marginal de toutes ces actions concernant les grandes entreprises &endash; singulièrement celles cotées en bourse - et le peu de poids des sommes en jeu en comparaison des masses de capitaux en circulation. Ou encore leur caractère parfois " alibi " ou " publi-promotionnel ".. On pourra aussi souligner que si certaines de ces initiatives procèdent du souci de solidarité avec les générations futures exprimé dans la préoccupation du " développement durable " moins nombreuses sont celles qui participent réellement à la solidarité entre générations présentes et notamment à la lutte contre la misère et la pauvreté, et encore moins au combat contre l'écart Nord-Sud que le jeu de la mondialisation sous l'égide des grandes multinationales contribue en fait à aggraver !
Il est clair que comparativement aux pratiques courantes des entreprises même de celles dites " socialement et environnementalement responsables " le projet de l'Economie de Communion est infiniment plus ambitieux. Il m'apparaît toutefois que cette montée du don et des valeurs de partage dans les sphères de la production et de l'échange marchands offre des chances nouvelles pour cette EdC qui, prophétiquement a anticipé cette vague . Je n'ai pas la naïveté de croire que des entités le plus souvent soumises à la dictature de marchés boursiers encore largement réfractaires aux soucis éthiques puissent facilement s'inscrire dans la logique des 764 entreprises pionnières de l'EdC. Mais on peut très bien concevoir que par le biais des certaines Fondations d'entreprises, de Fonds Ethiques de placement, de structures de capital-risque soutenues par les entreprises se voulant " citoyennes ", " socialement responsables ", les entreprises de l'Economie de Communion se mettent " en réseau " avec les grandes entreprises de l'économie " classique ". En particulier avec celles de l'économie sociale, dont certaines constituent déjà des passerelles. Comme le font déjà certaines activités de l'économie solidaire dont je parlerais plus loin.
c) Economie de communion et économie sociale .
Les présentations d'aujourd'hui auront permis d'observer que si les entreprises de l'EdC sont souvent des P.M.E. familiales, plusieurs sont des coopératives. Dans ce cas, elles relèvent de " l'économie sociale ". En Europe, cette appellation englobe les coopératives, les mutuelles, parfois les associations exerçant une activité économique ainsi que les Fondations d'utilité publique. Il s'agit donc d'organisations dont les traits communs sont : a) le principe de non-domination du capital, b) l'attribution à chaque sociétaire du même pouvoir, c) la limitation de la rémunération du capital, d) le réinvestissement des bénéfices dans le projet (dans le cas d'associations) ou leur distribution aux sociétaires (dans le cas des mutuelles ou coopératives). Ces deux derniers aspects font explicitement participer l'économie sociale à la logique du don.
Dans les activités qu'elle concerne, " l'économie sociale " incarne également l'ambition de concourir par son organisation équitable à l'épanouissement, à l'éducation et à la formation de tous ceux qui, bénévoles ou salariés y travaillent, autre point de tangence avec l'EdC. Cette forme d'entreprise, née au XIX° siècle de la montée des idéaux mutualistes et solidaristes, a plus ou moins bien résisté aux pressions intégratrices de l'économie marchande " pure et dure " mais ce début de XXI° siècle semblerait s'accompagner d'un renouveau de l'Economie Sociale. Ce qui donnerait ainsi des chances supplémentaires pour le développement du projet de l'Economie de Communion dans la mesure où celui ci n'est pas spécifiquement attaché à une forme précise d'entreprise. S'il s'inscrit dans l'économie de marché ce projet n'est pas nécessairement lié à la propriété privée de l'entreprise. Selon des modalités variées des coopératives telles celles du " Groupe Tassano " entendu cette après-midi, des mutuelles, voire des associations à objet économique peuvent fort bien s'inscrire dans la perspective
Notons d'ailleurs que dans la mesure où leur activité conduit les entreprises " d'économie sociale " à opérer dans le champ concurrentiel et à dégager des bénéfices, elles sont, de ce point de vue, très comparables aux autres entreprises de l'économie de marché. L'expérience du "Groupe Tassano ", l'a montré : fonctionner en " république de salariés " et se fixer un objet social comme la réinsertion par le travail n'affranchit nullement une coopérative de l'exigence de profitabilité, dès lors qu'elle a décidé son adhésion au projet d'Economie de Communion. Au contraire, elle rend même cette exigence plus forte.
d) Le don au centre des projets de l'économie solidaire.
Sous cette appellation d'économie solidaire, se sont développées en Europe et dans le monde des initiatives que l'on retrouve rassemblées aux USA sous le nom de " tiers secteur " selon la terminologie de Vera ARAUJO. Elles visent une double finalité : a) produire des biens et services (par exemple :micro-crédit, épargne solidaire, services de proximité...) et simultanément b) produire du lien social et de la solidarité, comme dans l'insertion par l'économique par exemple. Leur propre est de combiner des ressources monétaires avec des ressources non-monétaires ; et notamment le don de temps. NUTI-Bâtiment, présent à la Table-Ronde ce matin en est un exemple typique.
Face à l'incapacité des administrations et des collectivités territoriales à imaginer et mettre en ¦uvre des solutions efficaces aux problèmes posés par le chômage et de l'exclusion, ces structures d'économie solidaire sont venues combler un vide en mettant l'entraide mutuelle, donc une forme de don, au c¦ur de leurs projets d'entreprise, en articulant travail salarié et bénévolat.
Economiquement et socialement elles paraissent aujourd'hui incontournables. D'autant que les Etats commencent à les encourager. Ainsi, pour n'en rester qu'à l'exemple français, une loi récente sur l'Epargne salariale volontaire a jeté les bases d'une nouvelle forme de " pont " possible entre l'ancienne économie et la nouvelle pour renforcer ces activités d'économie solidaire. Il s'agit des Fonds solidaires, susceptibles d'être abondés conjointement par les salariés et les entreprises. Ainsi, celles-ci disposent à présent d'une possibilité d'investissement directs ou indirects dans les entreprises solidaires (par le biais par exemple de Banques éthiques et de sociétés de capital-risques solidaires, du type de Solidar Capital).
e) la spécificité de l'Economie de Communion
Les entreprises de l'Economie de Communion présentent de nombreuses caractéristiques communes avec les formes d'entreprise que je viens de balayer. Mais en quoi consiste, finalement, sa spécificité ?
Ce qui fait me semble t'il la grande nouveauté introduite par l'Initiative prise par Chiara Lubich en 1991, ce n'est pas seulement qu'avec l'Economie de Communion l'acte de donner aux plus pauvres déborde la seule sphère privée des familles, l'action des organisations caritatives et humanitaires ou l'intervention des Etats. C'est qu'il devienne le fruit de l'activité économique et du management des entreprise au sein de l'économie de marché. Fonctionnant dans le cadre du marché et de la concurrence, celles ci doivent, du coup, se rendre encore plus performantes et plus " profitables " que la moyenne si elles veulent survivre tout en participant à la lutte contre la pauvreté ! Mais dans le respect des hommes et femmes qui y travaillent, celui des fournisseurs et clients, des règles posées par l'Etat sans oublier le respect des générations à venir ! Notons que pour ce faire, cette " nouvelle économie " recourt, selon les compétences des entrepreneurs et les opportunités des marchés, aux potentialités de tous les types d'activité : certaines entreprises reposent sur les technologies avancées (informatique, internet) ; d'autres sur des modes de production plus traditionnels. On a vu aujourd'hui que tous les secteurs sont en effet représentés : agriculture, industrie, banque et services les plus divers qui fonctionnent tous dans le cadre des marchés concurrentiels et pour certains à l'échelle mondialeŠ
Surtout : pour ces entreprises, la perspective du Don n'est pas celle d'un simple " reliquat " dans le processus de production de biens et services marchands et la détermination du profit comme cela est le cas des grandes entreprises marchandes au travers du mécenat. Le Don devient le ressort, le moteur, la finalité . Si donc l' initiative prise par Chiara Lubich en 1991 n'appelle pas obligatoirement le qualificatif de " révolutionnaire " parfois entendu à son sujet, elle conduit indiscutablement à une reformulation et à un recentrage des objectifs de l'activité économique. Au lieu de fonctionner au service exclusif de l'enrichissement du ou des propriétaires de l'entreprise, actionnaires privés ou coopérateurs associés, (voire éventuellement des salariés à travers les dispositifs d'intéressement ou de participation aux résultats financiers) et au financement de l'Etat par les impôts, l'entreprise d'Economie de Communion intègre un objectif différent, qui s'impose à elle comme un but majeur : dégager encore plus de " valeur " pour pouvoir donner, pour pouvoir, par ce don, contribuer à l'éradication de la pauvreté ainsi qu'à la formation d'hommes et de femmes ancrés dans la " culture du donner ". Ce choix radical bouleverse forcément son mode de management comme ses relations à son environnement.
Pour nous résumer: Si l'Economie de Communion lancée par les Focolari est explicitement animée du souci du Don et si, de manière prophétique elle l'a introduit au c¦ur du procès de production et d'échange, elle n'a pas le monopole de la pratique du don. Sur cette voie, elle dispose d'alliés potentiels nombreux avec d'autres formes d'entreprises aujourd'hui porteuses des valeurs de partage et pratiquant, sous différentes formes, le don dans l'économie. En se rapprochant, elles devraient pouvoir ensemble jouer un rôle encore plus significatif dans l'économie et la société, sans que l'EdC y " perde son âme ".. Sur le plan de la pratique du don, les entreprises d'économie sociale et solidaire sont le plus proche des entreprises de l'Economie de Communion mais des grandes entreprises plus classiques de l'économie marchande, des réseaux de collecte de l'épargne " socialement responsable " sont également susceptibles d'investir dans des actions de soutien. Pour promouvoir ensemble, face à la " culture de l'avoir " encore dominante, cette " culture du donner " décrite par Vera ARAUJO ce matin et donc par là, former les " hommes nouveaux " nécessaires à une plus grande diffusion de ces pratiques nouvelles. En s'appuyant aussi sur les évolutions en cours au niveau scientifique, comme nous allons le voir à présent.
2. Le don, un concept scientifique devenu aujourd'hui" économiquement correct " ?
Longtemps le don n'a quasiment pas eu droit de cité dans la pensée et l'enseignement économiques, en dépit de son importance croissante dans la vie économique réelle. Au point qu'on a pu parler de " véritable déni de la part de l'homme moderne occidental " (Ahmet INSEL [ ]).
En Europe, dans les années 1960, F.PERROUX avait bien tenté une timide réintroduction . Mais si dans son Traité : " l'Economie du XX° siècle " [ ], ce professeur au Collège de France avait fait place au don, on ne la trouve que dans sa théorie des mouvements internationaux de capitaux, d'ailleurs sous le nom de " quasi-don ". Ailleurs comme dans les Universités et Ecoles, le don restait étrangement absent.
Avec Madame Dominique MEDA [ ] et Monsieur Patrick VIVERET, auteur d'un rapport récent " Reconsidérer la richesse " destiné au Gouvernement [ ], l'origine de cette évacuation du don doit être cherchée chez les fondateurs de cette science naissante que fut il y a deux siècles " l'Economie Politique " : SMITH, RICARDO et MALTHUS. Dans le souci d'assurer l'autonomie de la discipline (on dira plus tard son " caractère scientifique "), ils l'ont, dès l'origine, engagé dans un double mouvement dont les conséquences sont encore lourdes aujourd'hui : pour pouvoir donner à l'économie le statut d'une science objective, assise sur des comparaisons quantitatives, ils ont d'abord cédé à la tentation d'adopter la monnaie comme étalon unique, se refusant ainsi toute tentative d'évaluation de la nature de la richesse elle-même. Le refus de considérer comme productifs les services personnels, le travail domestique comme les services publics en a été le corollaire. Pour pouvoir par ailleurs marquer une démarcation nette entre la nouvelle discipline, la religion et " la science de l'homme moral et de l'homme en société ", ils " donnèrent (ensuite) congé à tout jugement moral ". Récusant toute distinction morale, tout rapport au religieux, puis s'émancipant plus tard du politique avec WALRAS père et fils, fondateurs de l'Economie dite " pure ", les économistes finirent par ne plus connaître que trois catégories conceptuelles : l'individu, le désir et la raison calculatrice qui conduisent ses comportements
L'économie a longtemps reposé sur ces trois uniques piliers. Dans la tradition classique, c'est en effet le libre jeu des intérêts et du calcul égoïste propre à chaque individu qui la gouverne et permet d'en comprendre les lois de fonctionnement. Dans les constructions théoriques développées sur cette croyance, l'Etat est naturellement évacué en tant que sujet économique et son étude renvoyée à la science politique. L'individu est coupé de la dimension familiale et communautaire de la personne. L'altruisme, le don pur et désintéressé se voient rejetés vers la morale.
" Le premier principe de la science économique veut que tout agent ne soit mû que par son propre intérêt " Cette phrase de F. EDGEWORTH, fondateur de " l'école marginaliste " c'est à dire de la mise en équation des comportements supposés rationnels des agents économiques reprend de façon académique un aphorisme édicté un siècle plus tôt par A.SMITH " le père de l'Economie Politique classique ": " ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner mais du souci de leur intérêt propre "
Que la rupture entre l'économie, la politique et l'éthique puisse mener à la destruction de l'une et des autres n'a hélas finit par être vérifié que trop tardivement : dans les crises d'entre les deux guerres mondiales et les catastrophes qui s'en sont suivies. Mais il a fallu attendre plus de deux siècles après la naissance de la discipline pour qu'à nouveau éthique et économie soit officiellement remariées !
L'auteur de ce rapprochement est un homme, encore trop peu connu en France, né au Bengale en 1933. Son nom est Amartya SEN, Professeur à Calcutta, Cambridge, Dehli, Oxford et Harvard ainsi qu'à la London School of Economics. Son ¦uvre a été récompensée du Prix Nobel de l'Economie en 1998. Elle comporte plus de 200 titres mais trois seulement traduits en français ! Le plus important pour nous aujourd'hui ici est justement intitulé " Ethique et Economie " .
50 ans avant, en France, un Centre d'étude et une revue " Economie et Humanisme " fondés par le Père LEBRET avaient bien lancé l'idée, quasi évidente maintenant , que " l'activité économique n'a de signification qu'au service de l'homme ". Mais jusqu'aux années 1980 leur influence s'est surtout diffusée parmi les spécialistes et militants du développement du " tiers-monde ", beaucoup moins chez les autres chercheurs. C'est d'ailleurs, avant SEN, un de ces grand économiste du développement A. HIRSCHMANN [ ] qui jettera les bases d'un retour en force de l'éthique en démontrant par ses travaux que " loin de lui nuire, la vertu pouvait renforcer l'économie " ajoutant " les valeurs personnelles telles que honnêteté, bonne foi, confiance, retenue et obligation sont toutes des inputs nécessaires à une économie efficace : tout système économique a besoin d'ingrédients connus sous le nom de moralité, civisme, adhésion aux normes éthiques élémentaires " ( En écoutant Patience LOBE et ses capitaux-risqueurs allemands tout à l'heure, je repensais tout spécialement à cette citation.)
Sans tomber dans l'angélisme et croire qu'il suffit d'injecter de bons sentiments pour faire de la bonne économie, Armatya SEN est cependant allé encore plus loin en démontrant par ses travaux qu'une société qui repose sur des comportements désintéressés peut même se révéler plus efficace, du moins dans certaines conditions historiques qu'il a étudié..
Aujourd'hui, sur l'ensemble du globe, il existe des centaines de chaires d'éthiques, dans les Universités comme dans les Business Schools !
Dans les pays francophones, d'autres auteurs étaient parallèlement parvenus à démontrer combien " il est inexact de réduire tout ce qui est pensable et possible aux canons de la raison utilitaire " (A.CAILLE ) rejoignant ainsi A.SEN, sur un terrain toutefois plus sociologique qu'économique lorsque celui-ci écrivait : " Très restrictive est l'hypothèse selon laquelle il n'existerait qu'un comportement guidé par l'intérêt personnel. ". Vera ARAUJO les citait ce matin : Ils sont réunis autours du Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales, en abrégé MAUSS[ ], nom choisi en hommage au sociologue français Marcel MAUSS qui le premier, dans les années 1920, avait mis en lumière le rôle du don (agonistique) en tant que lien social unissant les sujets humains. Ce courant est devenu le lieu de convergence de tous les travaux fondamentaux sur la place du don dans nos sociétés. C'est en son sein qu'a été développé chez nous la critique la plus décisive sur la réduction de l'économie aux jeu des seuls intérêts utilitaires et sur le rationalisme instrumental sur lequel était fondé cette réduction. Prenant à contre-pied une idée reçue encore fortement partagée selon laquelle nous serions tous des homo oeconomicus ne songeant qu'à prendre et garder, Jacques GODBOUT, professeur-chercheur au Québec auteur de " L'esprit du don " [ ] risque l'hypothèse inverse : ne serions nous pas plutôt du genre homo donator, davantage motivés à donner qu'à recevoir ?
Dans un excellent petit livre intitulé " Eh bien, dites don ! " le père Pascal IDE, philosophe [ ], explique fort bien les fondements anthropologiques du don . Avec lui, on peut mieux comprendre pourquoi la vision de l'homme sur laquelle s'était bâtie la " science économique " classique était non seulement étriquée mais de plus anthropologiquement fausse : si l'homme donne, c'est parce que c'est un être de don. C'est le signe de sa nature même. Ce qu'une autre philosophe, Simone WEIL expliquait d'une image : "Nous sommes faits pour donner comme l'émeraude est verte. ". Ce qu'expliquait Chiara Lubich, lorsque, se plaçant au plan spirituel elle écrivait : " L'homme fait à l'image de Dieu qui est amour, trouve sa propre réalisation justement en aimant, en donnant. Cette exigence est au plus profond de son etre, qu'il soit croyant ou non ".
Si, bien que sortant du champ de l'économie, je me permet de vous livrer ces réflexions ce soir, c'est qu'elles ouvrent des pistes nouvelles et convergentes dans notre représentation de la richesse, par rapport à la représentation traditionnelle sur laquelle s'est fondée la " science économique " classique. Et donc dans la compréhension " scientifiques " de l'Economie de Communion, qui pour beaucoup d'esprits critiques procèderait d'un mauvais " mélange des genres ".
Sur les base que je viens de rappeler, la dernière décennie a été marquée par des avancées mondiales très conséquentes. Certaines sont issues pour partie du cadre théorique formalisé par Amartya SEN : il s'agit des Indicateurs du Développement Humain (IDH) élaborés par le PNUD.[ ]. A partir d'eux, des institutions comme les Nations-Unies ou la Banque Mondiale ne mesurent plus seulement la richesse des nations sur la base du P.I.B. marchand mais prennent en compte ces deux richesses fondamentales " oubliées " : les humains et leur environnement naturel. De même pour le " capital national " pour lequel la Banque Mondiale prend enfin en compte le capital naturel et le capital humain, ce dernier représentant jusqu'à 64% de l'ensemble alors qu'il comptait pour O dans les mesures faites il y a 30 ans! Des avancées dans le même sens ressortent également des travaux inspirés par James TOBIN - autre prix Nobel d'économie - sur l'Indicateur du " National Net Welfare " mais le temps me manque pour insister davantage.
A certains, ces considérations peuvent paraître loin du vécu concret qui nous a été présenté par les entrepreneurs entendus aujourd'hui. Pourtant, en renouvelant la définition de la richesse économique, elles nous aident à une meilleure compréhension de l'Economie de Communion et nous éclairent sur les raisons de son succès propre aussi bien que celles de la percée des autres manifestations économiques du don dans les sociétés de ce XXI° siècle.
Le don, indépendamment de ses motivations et de son contenu est en premier lieu créateur de lien, rapport interpersonnel et rapport social. " Le don n'est pas une chose, mais un rapport social " écrit GODBOUT[ ]. Ce qui se joue dans le don n' est ni la valeur d'usage - qui se mesure à la capacité des biens de satisfaire nos besoins -, ni la valeur d'échange- qui est le résultat de la confrontation de l'offre et de la demande sur un marché -, mais la valeur des personnes. Alors que dans la relation marchande " le bien compte plus que le lien, dans le don le lien compte plus que le bien : le don a valeur de lien ". Le don contient aussi une valeur symbolique. L'échange marchand qui repose sur une dépersonnalisation de la relation n'est porteur d'autre sens que celui de son utilité. Le don symbolise une alliance appelée à perdurer.
Dans l'Economie de Communion, c'est bel et bien une alliance qui se met en place ; ou plutôt un " ensemble d'alliances multilatérales " : entre entreprise donatrice et donataires, à l'intérieur de l'entreprise donatrice, entre différentes entreprises donatrices, proches ou lointaines, etc.. ; ensemble d'alliance d'où naît " le capital relationnel ", comme le montre la théorie économique des " biens relationnels " récemment développée par Carole UHLANER, c'est à dire ce capital supplémentaire généré par la qualité de ses relations internes et externes et dans lequel l'entreprise d'économie de communion pourra trouver les ressources nécessaires pour croître mais également faire face aux difficultés rencontrées sur ses différents marchés.
Les entreprises de l'Economie de Communion n'ont évidemment pas non plus le monopole de ce " capital relationnel ". Je dirais que c'est fort heureux ! Pour l'illustrer d'un seul exemple, je me réfèrerais à " Professions et Entreprises ", éditée par " l'autre EDC " ,l'ancien CNPC [ ]. Tout récemment encore (Juillet 2001), on y présentait un modèle de management élaboré par la société suédoise SKANDIA, diffusé en France par le cabinet d'audit MAZARS et consacré précisément au " capital immatériel " dans la création de valeur. Je cite Michel PECQUERAUX : " l'avenir proche va exiger la reconnaissance d'une valeur réelle de " l'immatériel social " qui est de fait un immatériel relationnel. Cet immatériel ne se gèrera pas comme une ligne de frais de fonctionnement mais se planifiera et se constituera comme un actif " .En en parlant au futur, cet auteur ignorait sans doute que cet immatériel relationnel se développait au sein des entreprises de l'Economie de Communion depuis déjà 10 ans !
Conclusion : " Prophètes " mais aussi " témoins "
On le voit : Encore largement en " avance de courant " en 1991 - et pas seulement " à contre-courant " !- les intuitions fondatrices de l'Economie de Communion il y a 10 ans sont aujourd'hui rejointes et confirmées par de nombreuses voix éminament autorisées, et même par de très grandes voix, si on repense à un " géant " comme Armatya SEN.
Depuis, ce type d'économie a suscité l'intérêt de nombreux scientifiques, universitaires et étudiants. La liste des thèses et mémoires présentés par des chercheurs de tous pays et accessible par l'Internet dépasse la centaine.
Il est pourtant frappant d'observer combien l'Economie de Communion est encore absente, du moins en France, des discussions théoriques que j'ai essayé de survoler . Malgré ces recherches et l'expérience empirique acquise grâce à l'engagement des 764 entreprises pionnières !
Ce Colloque réalisé avec l'UNESCO est un pas pour sortir cette pratique nouvelle de sa confidentialité (devrais je dire de ses " catacombes " ?). Je crois que d'autres pas sont encore à franchir pour que l'Economie de Communion soit mieux mise en contact avec tous les chercheurs, et ils sont nombreux, qui partagent avec ses entrepreneurs la conviction que le Don a réellement place dans l'Economie d'aujourd'hui et de demain , au plan pratique comme au plan scientifique.
Dans ce partage d'expériences et de savoirs auxquels ils me paraissent appelés, les porteurs du Projet de l'Economie de Communion ne devraient pas avoir de mal à passer d'un rôle de " prophètes " assuré depuis 10 ans, à celui de " témoins ", comme ils l'ont fait devant nous aujourd'hui :
- témoins qu'en s'engageant dans cette voie qui consiste à mettre une partie des richesses crées par l'entreprise au service direct des pauvres, selon l'option de l'Evangile en faveur des plus démunis, l'entrepreneur sait qu'il invite un nouvel associé : Dieu à s'asseoir aux commandes managériales, à côté de lui dans la direction de l'entreprise. Ceci pourra inviter à sortir de cet athéisme pratique qui est courant, même chez de nombreux chrétiens et qui considère que " les affaires sont les affaires " et que leur Dieu n'aurait rien à voir là-dedans ;
- témoins qu'en vivant l'Evangile non seulement dans leur sphère familiale ou sociale, les entrepreneurs engagés peuvent également vivre les effets de la Providence divine dans la sphère productive ;
- témoins qu'à l'intérieur des entreprises entrées dans ces réseaux de relations et dans ces alliances, dans cette Alliance renouvelée avec Dieu qui les conduit, des formes de communion sont également possibles entre les hommes et femmes de bonne volonté qui y travaillent.
- témoins enfin de la réalité de la communion vécue entre des chefs d'entreprises dans les pôles d'activités liés aux " Cités-pilotes " des Focolari où ils se regroupent parfois, conformément à la description faite par Monique KAZMIERSKI. Mais communion aussi par-delà les océans, au travers du tissu dense de relations techniques, financières, humaines et spirituelles qui les unit, les unit entre eux, les unit avec les nécessiteux destinataires du partage des bénéfices mis en commun.
Pour ces témoignages d'aujourd'hui et de demain, je les remercie.
Je vous remercie de votre attention.
COLLOQUE ORGANISÉ PAR HUMANITÉ NOUVELLE
Thème: L'économie de communion: des entreprises osent le partage
Paris, le 2 décembre 2001
ENJEUX DANS UNE ÉCONOMIE MONDIALISÉE
- quelle place à l'économie de communion?
Manuela Silva*
1. Économie globalisée dans un monde fracturé
Les évènements du dernier 11 septembre aux États Unis ont mis en évidence des facettes oubliées de la globalisation qui est en cours acceléré depuis notamment la décennie précédente. Je ne dirai pas qu'il s'agisse des facettes tout à fait inconnues. Bien au contraire! Il y a longtemps déjà que des spécialistes des sciences sociales, y inclus des économistes ainsi que des politiciens, ont attiré l'attention des opinions publiques et des décideurs politiques sur un certain nombre de conséquences négatives associées au processus de la globalisation de l'économie dans le contexte actuel d'un capitalisme libéralisé dont l'axe est la maximisation du profit du capital financier.
Parmi les conséquences négatives les plus visibles, il faut y inclure notamment les suivantes:
- l'aggravation des inégalités de richesse, de revenu et d'opportunités de vie (ou survie, même!) entre les pays ou régions de monde, ainsi qu'à l'intérieur de chaque pays, et, en particulier, l'extension et l'intensité de la pauvreté et de l'exclusion sociale dans vastes régions du Globe;
- la croissante concentration du pouvoir financier et la correspondante subordination du pouvoir politique aux intérêts du capital au détriment du pouvoir démocratique, celui-ci coincé par les exigences de la compétitivité au niveau mondial et l'aisance de mobilité du capital;
- les menaces sérieuses de rupture des équilibres écologiques en conséquence de l'effet conjugué de la poluition des ressources naturelles fondamentales (la terre, l'air, ou l'eau) ainsi que par l'épuisement des réserves de ressources difficilement renouvelables ou par l'accumulation des déchets non recyclés.
Ces analyses sont connues et sont bien documentées par des données des faits . Je n'ai pas l'intention de m'y attarder.
Après le 11 septembre, ce qui se profile comme un fait nouveau est la prise de conscience à l'égard de la vulnérabilité de l'économie globalisée, du style de vie courant dans les pays occidentaux et, surtout, de la sécurité personnelle et collective dans les pays riches.
Le monde occidentalisé a assisté - et assiste - avec effrayeur à l'impasse d'un modèle économique et sociétal qui ne satisfait pas aux implications des principes qui sont à la base de leurs lois constitutionnelles et ne respètent pas les fondements de leur culture, leur droit et leur doctrine sociale et socio-politique. Pour dire la même chose, mais de façon plus positive: on commence à admettre le besoin d'un nouveau contrat social qui soit à la hauteur des enjeux de la globalisation et qui aie en dû compte la réalité d'un monde qui, étant en voie de globalisation, est aussi un monde fracturé. Cette réalité s'impose et, dorénavant, on ne peut plus y fermer les yeux ou faire comme l'autruche pour échaper à la réalité.
Quels sont ces éléments fracturants de notre monde en voie de globalisation?
Ces éléments de fracturation sont en premier lieu d'ordre économique - la mauvaise répartition de la richesse et du progrès économique en général, l'exclusion sociale et l'exploitation effrayante des plus pauvres qui ne cesse d'augmenter d'après les indicateurs disponibles. Ils sont aussi d'ordre réligieux, culturel et sociologique.
Les pays les plus riches de l'occident ne peuvent continuer à regarder les autres pays et régions du monde seulement comme un marché où l'on achète des matières premières à bon prix pour y placer leurs produits manufacturés et services à haut prix ou pour y vendre leurs technologies obsolètes. Le monde occidental est forcé d'admettre que, pour parvenir à une vraie globalisation, il faut, absolument, envisager une voie de gouvernance à niveau mondial où tous les pays puissent participer afin d'accomplir les tâches que le marché, par définition même, ne réalise pas - la fonction répartition et rédistribuition, la régulation et le développement soutenable à terme.
Le modèle économique américain dont l'influence s'étend aussi aux régions riches, comme c'est le cas de l'Union Européenne, est en train d'être mis en question, de la façon la plus inattendue et brutale &endash; le terrorisme international nourri par le système du capitalisme libéralisé lui-même.
La guerre contre le terrorisme, qui a été déclarée après les évènements du 11 septembre, ne doit pas servir à dévier notre attention de la réalité de fond, les enjeux de la mondialisation en cours, notamment les grandes tensions socio-politiques, l'exclusion sociale massive au niveau national et international et la grande pauvreté qui afflige plus d'un tiers de la population mondiale.
À présent, nous avons l'impression, d'ailleurs bien fondée sur les faits, que nous nous trouvons dans un monde à la dérive où les grandes entreprises, notamment les multinationales, prennent du pouvoir sans la contrepartie d'une responsabilité sociale et écologique équivalente. En effet, les dirigeants d'entreprise ne rapportent qu'aux actionnaires, sous-estimant les autres acteurs sociaux, travailleurs et société civile.
Par contre, les états deviennent de plus en plus démunis d'instruments de régulation de leurs économies nationales et, à la limite, ils se montrent incapables de répondre aux aspirations de bien être et sécurité de leurs citoyens.
Au niveau mondial, tandis que le fossé entre pays riches et pays pauvres s'approfondit, les tensions augmentent, les conflits et les guerres se multiplient, les déplacements de population (imigrants et réfugiés) atteignent des dimensions inimaginées avec tout un cortège de conséquences et pour les deplacés et pour les populations qui les accueillent.
Dans ce contexte, quels sont les issues?
2. L'émergence d'une nouvelle conscience mondiale
Les crises - malgré leurs effets pervers - sont toujours porteuses d'avenir. Et la crise qui menace cette mondialisation en cours est aussi porteuse d'avenir. J'en donnerai deux exemples.
En ce qui concerne l'ampleur de l'exclusion sociale et de la grande pauvreté à niveau mondial, on reconnait, aujourd'hui, qu'il s'agit d'un phénomène insoutenable à moyen terme par trois raisons principales:
- la réalité en soi-même, c'est à dire, la souffrance et la privation vécues par des billions d'êtres humains qui les subissent, quand l'humanité dans son ensemble dispose, à présent, de ressources suffisantes pour apporter les biens et services necessaires à la satisfaction des besoins essentiels de tous;
- la prise de conscience que la pauvreté et l'exclusion sociale massives sont provoquées par des tiers au nom du pouvoir qu'ils détiennent, c'est à dire, nous nous trouvons devant une violation des droits humains fondamentaux et donc dans une situation potentiellement criminale;
- finalement, on admet que cette situation de pauvreté et exclusion sociale massives engendre, pour les non pauvres et, en général, pour le développement soutenable à terme des sociétés dans leur ensemble, des conséquences fort négatives, telles que des pertes irrécupérables de capital humain, des coûts sociaux liés aux tensions et aux conflits sociaux, des charges sociales pour la colectivité, l'aggravation démesurée des coûts de la sécurité personnelle et collective, etc.
Bref, la conscience collective du monde occidental s'éveille au besoin du changement nécessaire en vue d'une globalisation plus equitative et solidaire.
Le deuxième exemple se rapporte à la sauvegarde de la democratie et la promotion de la citoyenneté. On devient de plus en plus conscient que, en conséquence du fonctionnement dérèglé de l'économie mondialisée, la démocratie est en train de subir une érosion considérable de ses fondements, laquelle peut, à bref délai, devenir dangereuse pour les institutions démocratiques elles-mêmes. Les citoyens et les citoyennes dont les aspirations ne trouvent pas de réponse satisfaisante de la part des institutions existantes prennent des atitudes de désaffiliation plus au moins significatives et vident de contenu la participation, un des pilliers fondamentaux de la démocatie occidentale.
3. Le besoin de reviser en profondeur les fondements théoriques de l'économie de l'entreprise
Dans ce contexte, un des faits porteurs d'avenir réside dans la conviction qu'il s'avère indispensable de réviser le concept même d'entrepise et sa logique de fonctionnement.
En effet, comment tolérer la rupture qui, à présent, existe entre le travail, le capital, l'environnement, la société? En termes pratiques et concrets, comment accepter qu'une grande et prospère entreprise puisse se permettre de licencier quelques milliers de travailleurs d'un jour au lendemain sous l'argument qu'un tel licencement lui procurera un taux de profit plus élevé, grâce à des plus values de leurs actifs dans les marchés boursiers? L'opération donnera lieu à des coûts humains et sociaux et à des correspondantes charges pour la société (allocations chômage, dépenses de santé, tensions sociales, problèmes de sécurité, etc.) et il faut, absolument, trouver les moyens de les faire répercuter dans le calcul économique de l'entreprise.
Pour le moment, ces réflexions n'entrent pas dans la logique de fonctionnement des entreprises et leurs processus de décisions; mais il y une prise de conscience de plus en plus ouverte au besoin d'internaliser ces coûts à l'entreprise qui en est à l'origine.
Il peut s'avérer utopique cette idée, mais elle connait des précédants récents dans le domaine des coûts écologiques, par exemple. Si, dans ce domaine, le principe du polluant payant est accepté et fixé par le législateur, il faut, de même, compter comme coûts de restructuration de l'entreprise les coûts sociaux qui en découlent.
L'économie de l'entreprise ne peut être réduite à sa seule facette de "engineering" (combinaison optimale des ressources en vue d'un but donné); il faut, absolument, y re-introduire la facette éthique que la science économique d'inspiration libérale a sous-estimée ou même laissée tout à fait de côté.
La situation n'est pas différente de celle qui existe au niveau de la macro-économie. A. Sen, prix Nobel de l'économie en 1998, insiste sur le besoin de réconcilier l'économie avec l'éthique sous peine de l'on ne pas trouver des solutions aux problèmes contemporains de la famine et de la pauvreté dans le monde. De façon analogue, je dirai qu'il faut repenser le concept et la logique de fonctionnement de l'entreprise privée et réviser en profondeur la théorie micro-économique qui la soutienne.
L'entreprise n'est pas seulement un capital financier dont le profit est à maximiser. L'entreprise est une entité sociale qui est à la base de la société. L'entreprise est une communauté humaine qui met en commun un ensemble de ressources humaines et qui génère des relations humaines. L'entreprise est un espace de criativité, responsabilité et participation.
En plus, l'entreprise existe dans un certain territoire et elle est donc en rapport avec une (ou plusieurs) société(s) donnée(s) dont elle bénéficie à plusieurs titres ( niveau de formation et culture, niveau de santé, niveau de sécurité, infra-structures de transports et de communications, etc).
La rationalité basée sur le seul principe de la maximisation du profit du capital financier ne respecte pas cette complexité et elle est à l'origine de maintes conséquences négatives au point de vue de la justice et de la paix sociale.
La mondialisation de l'économie dans la mesure où elle a élargit les bases de la compétitivité en conditions très inégales donne plus de relief au besoin urgent de la réforme de l'entreprise au niveau mondial. À mon avis, il s'agit d'une stratégie fondamentale pour faire face aux disfonctions majeures de cette économie globalisée que nous connaissons.
4. La contribuition de l'économie de communion: les principes et les pratiques
Quel rapport existe entre ces enjeux de la globalisation et l'économie de communion telle qu'elle est proposée par le Mouvement des Focolari?
À l'introduction du livre "Économie de communion. Dix ans de réalisations", Chantal et José Grévin donnent une belle synthèse des propos de l'économie de communion. Je cite: "L'économie de communion introduit le don dans la structure de base de l'économie moderne: l'entreprise. Et l'entreprise y trouve un dynamisme nouveau car ses membres visent un idéal qui met en oeuvre le meilleur d'eux-mêmes."
À la même brochure, j'ai eû occasion d'écrire que "ces entreprises (d'économie de communion) assument un caractère prophétique qui tient à leur engagement radical à appliquer l'Évangile dans le domaine économique. Car c'est un domaine de la vie humaine que les chrétiens d'aujourd'hui ont tendance à soustraire aux exigences de cohérence avec leur foi en Jésus Christ, contrairement à ce que l'enseignement social de l'Église leur rappelle sans cesse."
Il est peut-êrtre utile de souligner que les entreprises de l'économie de communion ont une triplice caractéristique: la reconnaissance de la dignité de la personne humaine (travailleurs, clients, fournisseurs, concurrents); la répartition équitable des fruits de la production et, enfin, la solidariété active avec les plus démunis. Elles répondent ainsi aux critères de l'Évangile, à la fois au plan de la vie personnelle et au plan communautaire. La nouveauté consiste à poser ce défi: qu'il est possible, urgent et nécessaire de transposer ce mode de vie sur le plan économique, en commençant par l'entreprise, dans sa conception et son mode de fonctionnement.(Cf. Ouvrage cité)
L'économie de communion est un excellent exemple des potentialités de changement sociétal qui s'ouvrent par la voie d'un nouveau concept d'entreprise et sa logique de fonctionnement.
Deux aspects fondamentaux sont à relever:
- D'abord, le concept d'économie de communion met en question les finalités ultimes de l'entreprise. Au lieu de la seule maximisation du profit, qui est le typique de l'entreprise capitaliste, l'entreprise de l'économie de communion se donne des finalités altruistes, parmi lesquelles la centralité de la personne humaine (travailleurs, clients, fournisseurs, concurrents) et le partage;
- Deuxièmement, on reconnaît que tout concept d'entreprise ou d'économie est l'expression d'une certaine culture, le reflet d'une certaine vision du monde, la conséquence d'une matrice de valeurs donnée. En introduisant, dans les jugements, atitudes et comportements, la dimension du don, qui est intrinsèque à tout être humain, quoique très souvent étouffé par l'individualisme régnant, on ouvre des perspectives nouvelles pour encadrer la prise de décision au sein de l'entreprise. Le concept de communion comme axe de la structuration de la personne humaine peut apporter une nouvelle clef de lecture des rapports sociaux et contribuer ainsi à dépasser la conception individualiste qui prédomine aujourd'hui en matière économique (cf. Chiara Lubich, Strasbourg, le 31 mai 1999).
Je l'ai déjà affirmé en d'autres occasions que "ce ne serait pas la première fois dans l'histoire que des communautés religieuses, fidèles à leur charisme, seraient à l'origine de changements profonds dans la vie économique et culturelle des sociétés où elles sont insérées. Que l'on pense, par exemple, à l'influence de l'ordre de Cîteaux dans l'Europe médiévale et à sa contribuition originale du point de vue de l'organisation de l'economie rurale d'alors." (Cf. Ouvrage cité)
La pratique déjà longue (plus de dix ans) des entreprises d'économie de communion dans les différentes branches de l'activité économique montre qu'il est possible de changer la logique de fonctionnement de l'entreprise capitaliste en la remplaçant par une logique où la personne humaine prenne le premier plan, où les rapports sociaux soient basés sur le principe de la communion (solidarité) et où le don soit présent à l'intérieur comme à l'extérieur de l'entreprise et, en particulier, en ce qui concerne les plus démunis et les laissés pour compte du système.
Dans la mesure où elles acquerront consistence et visibilité, les entreprises d'économie de communion seront en elles-mêmes, par le seul fait qu'elles existent, un signe prophétique de l'annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ et, en particulier, elles donneront un témoignage crédible de son commandement: "Comme je vous ai aimé, aimez-vous les uns les autres" (Jo13,34). Ce commandement n'admet aucune restriction, touche tous les domaines de l'existence, y compris le domaine économique.
La portée prophétique des entreprises de l'économie de communion va au-delà des chrétiens. En effet, toute l'entreprise est, par définition, un faisceau de relations qui devront s'imprégner, dans toutes leurs dimensions, de cet esprit de communion. La nouveauté des entreprises de l'économie de communion sera, ainsi, perçue par leurs différents partenaires et incitera certainement d'autres entreprises à des pratiques semblables.
D'autre part, il faut admettre que les entreprises de l'économie de communion ne sont pas seules dans cet effort d'humanisation de l'économie; il sera donc souhaitable qu'elles cherchent à établir des liens et à développer des partenariats avec d'autres modèles d'entreprise offrant des perspectives communes sous un aspect ou un autre (relations humaines dans le travail, engagement éthique explicite, protection de l'environnement, insertion sociale, etc). Renforcer les liens entre ces différents types d'entreprise contribue à créer un tissu d'entreprises moins vulnérable à la dictature du marché et de la mondialisation. En participant, avec la culture qui leur est propre à cet effort commun, les entreprises de l'économie de communion exprimeront explicitement les principes qui soustendent leur action et seront ainsi une présence du Christ en ce milieu. "À ceci on reconnaitra que vous êtes mes disciples, à l'amour que vous aurez les uns pour les autres". (Jo13,35)
5. Oser l'espérance
J'ose terminer cette réflexion avec une parole d'espoir pour l'avenir.
Ces dernières décennies, l'Humanité a fait un long cheminement en matière de connaissances, dès l'infiniment grand à l'infiniment petit, dès les galaxies aux particules sous-atomiques.
Le défi pour les années à venir sera surtout un défi d'ordre éthique, une nouvelle prise de conscience par l'Humanité en tant que telle de sa responsabilité colective devant la viabilité d'une vie heureuse pour tous et de sa vision d'un avenir où la communion dans la justice et la solidarité sera la finalité ultime de l'aventure humaine.
C'est dans ce même sens que le Pape Jean Paul II, dans sa Lettre Apostolique Novo Millenium Ineunte, nous propose comme guide pour le nouveau millénaire l'invitation faite par Jésus à Pierre "Avancez en eaux profondes" (Lc 5,4).
Novembre 2001
Manuela Silva
Conclusion du colloque
Par José et Chantal
(Chantal)
Dès l'origine, l'EDC s'est située dans une perspective très concrète : pourvoir aux besoins de personnes qui ne sont pas anonymes, même si elles habitent sur un autre continent. Ces personnes ont un visage, elles donnent de leurs nouvelles, elles racontent, elles aussi, leur expérience du partage. C'est là, dans cette réciprocité, que réside toute la force de l'EDC, l'élan qui anime tous ceux qui en sont les artisans, qu'ils soient chefs d'entreprise ou indigents. C'est l'esprit même d'une famille où il est naturel d'aider celui qui se trouve dans une passe difficile et de trouver toutes les ressources nécessaires pour cela.
Oui, c'est bien un esprit de fraternité qui relie ceux qui partagent les bénéfices de leur entreprise et ceux qui les reçoivent. Dans l'EDC, l'esprit de fraternité n'est pas "un plus" à la vie de l'entreprise, c'est son essence même, qui en détermine les méthodes et les objectifs, qui la fait "être communion". Ainsi l'économie remplit-elle réellement son rôle de lien, où chacun, dirigeant ou simple exécutant, actif ou inactif, productif ou improductif, exprime pleinement sa capacité à donner.
C'est un esprit de fraternité qui ne se borne pas à soulager les misères les plus proches. Mais il amène à considérer chaque homme, de quelque pays, race ou religion ou conviction qu'il soit, comme un frère à aimer pour qu'il retrouve sa place dans la vie économique. Il s'agit donc d'une fraternité universelle qui renverse les barrières d'hostilité et d'incompréhensions érigées entre les hommes et entre les peuples. C'est un esprit de fraternité qui, non seulement maintient toute sa dignité à celui qui reçoit, mais qui l'engage lui aussi dans la dynamique du don, car tout homme a quelque chose à donner.
Voilà le coeur de l'EDC, là où palpite une vie qui n'est pas le seul privilège du chefs d'entreprise et de ses collaborateurs. Chacun d'entre nous est aussi appelé à entrer dans cette dynamique d'un amour
qui ne prétend pas prendre les meilleures places,
qui prend l'initiative sans attendre de retour,
qui ne fait pas de différence entre celui qui détient le pouvoir et celui qui en est exclu,
qui prend sur soi les difficultés de l'autre,
qui n'entre pas dans les compromissions,
qui respecte même ceux qui cherchent à lui nuireŠ
Pour ceux qui cherchent à vivre la communion de cette manière, il existe une assurance sur laquelle ils peuvent compter, celle que fournit leur "associé caché", Dieu, le Père de cette grande famille humaine, qui inspire ceux "qui osent le partage", mais également les soutient.
[José]
Certains repartiront ce soir avec le désir de concrétiser cet esprit de fraternité qui s'incarne dans l'EDC.
J'énumèrerai brièvement 6 propositions pour y contribuer plus directement, selon la situation de chacun:
1. Les chefs d'entreprise que vous avez pu écouter aujourd'hui s'entraident pour garder ce cap et accueillent dans leurs rencontres spécifiques les entrepreneurs qui envisagent de participer à l'EDC. Si c'est votre cas, vous pouvez vous faire connaître.
2. Pour les porteurs de projet de création d'entreprise voulant s'inscrire dans l'EDC, des dirigeants et cadres expérimentés offrent leurs conseils tant pour la viabilité économique du projet que pour sa correspondance avec l'esprit de l'EDC.
3. A l'image de la Mariapolis Aracelli au Brésil où est née l'EDC, une cité-pilote du Mouvement des Focolari est en début de réalisation en France, à 35 km au sud de Paris, que nous appelons Mariapolis d'Arny destinée comme celles qui existent déjà dans d'autres pays, à proposer un style de vie basé sur la fraternité et le don. Pour qu'une économie puisse être "communion", il faut que nos mentalités changent. C'est bien le deuxième but de l'EDC, proposer ces lieux où toute personne quelque soit sa religion ou ses convictions, quel que soit son âge, ait la possibilité de se renouveler, de se ressourcer, à se former.
La Mariapolis d'Arny en France est destinée à accueillir des entreprises associées à l'EDC, dans un parc d'activités qui existe sur le terrain.
Toute entreprise qui le souhaite peut venir s'y installer ou créer une antenne ou une filiale, si l'activité peut s'intégrer dans le cahier des charges du lieu.
4. Le projet d'une pépinière d'entreprises à Arny commence à être étudié, ce qui permettra d'y accueillir de jeunes entreprises pour leurs premières années de fonctionnement et de leur fournir les services dont elles ont besoin. Le groupe des promoteurs de ce projet de pépinière est prêt à accueillir les investisseurs qui veulent contribuer à son financement.
Cette pépinière comportera aussi une fonction d'incubateur pour des projets d'entreprise en leur apportant conseils et mise en relation en vue de leur financement. Toute personne ou organisme de capital-risque souhaitant participer au financement de ces jeunes pousses pourra y contribuer.
5. Les étudiants qui veulent prendre comme sujet de mémoire et de thèse l'EDC. Comme les économistes qui s'y intéressent, ils peuvent être mis en contact avec le centre international qui les relie.
6. Pour ceux qui souhaiteraient simplement mieux connaître l'EDC, et y puiser des repères pour leur activité professionnelle ou pour leurs engagements dans la société, des groupes d'échange et d'approfondissement existent dans plusieurs villes en France et dans les pays voisins.
Chantal
Par ce colloque qui s'achève, nous avons été heureux de vous présenter aujourd'hui cette expérience du Mouvement des Focolari. Nous remercions l'UNESCO, et tout spécialement M. Kazancigil, représenté aujourd'hui par Monsieur
d'avoir accueilli l'économie de communion comme une contribution valable au programme MOST de l'UNESCO. Elle prend rang désormais parmi les innovations sociales pertinentes pour inspirer la lutte contre la pauvreté dans le monde.
Nous remercions Monsieur Bouchnaki, sous-directeur général de la culture, qui a honoré de sa présence notre colloque.
Nous ne pouvons que nous réjouir de cette collaboration qui s'instaure entre l'UNESCO et le Mouvement des Focolari, à travers son ONG Humanité Nouvelle, et que nous nous engageons à poursuivre dans les années qui viennent autant qu'il nous sera possible.
Nous remercions le CCIC qui nous a aidé à la préparation de ce colloque.
Nous remercions toutes les personnes présentes d'avoir, par leur participation à ce colloque, encouragé les acteurs de l'EDC à poursuivre leur tâche de contribuer à un monde plus fraternel.